Youcef Oulefki

yussef-Oulfki-225x300 Youcef Oulefki

Le compagnon de Si Mohand Ou Mhand

Si Youcef Oulefki : Lโ€™ombre qui chantait ร  cรดtรฉ du gรฉant

On connaรฎt Si Mohand Ou Mhand โ€” le poรจte du Djurdjura, la voix qui fit trembler les montagnes, lโ€™รขme qui incarna la rรฉsistance par la parole. Mais derriรจre le gรฉant, il y avait toujours un compagnon. Un pas en arriรจre. Une voix plus basse, mais non moins profonde. Ce compagnon, cโ€™รฉtait Si Youcef Oulefki.

Nรฉ vers 1862, au cล“ur du village de Taourirt Amrane, dans lโ€™ombre du Djurdjura, fils dโ€™Ahmed et de Lahcene Aziza, Youcef grandit dans une famille des At Lefqi โ€” une lignรฉe discrรจte, mais rรฉpandue ร  travers les vallรฉes kabyles : ร  Tamejout, ร  Tansawt, ร  Souama, berceau de leur ancรชtre Sidi Hend Ulefqi. Sa vie fut celle de tant dโ€™autres : pauvretรฉ, travail manuel, errance paisible. Il tressait des tapis en alpha, les portait sur les marchรฉs dโ€™Aรฏn El Hammam, de Tizi Ouzou, de Sebt El Khodja โ€” et cโ€™est lร , dans les รฉchanges des souks, quโ€™il croisa les hommes qui faisaient de la poรฉsie leur arme et leur hymne.

Cโ€™est dans ces lieux de passage, oรน les mots circulaient plus vite que les marchandises, quโ€™il rencontra Si Mohand Ou Mhand. Pas comme un disciple, mais comme un frรจre. Tous deux marchaient ensemble โ€” longues enjambรฉes, silences pesants, puis soudain, une rรฉplique, un vers, un rire qui rรฉveillait les pierres. Ils allaient de Tizi Ouzou ร  Aรฏn El Hammam, des Ouadhias aux sanctuaires de Cheikh Mohand Oul Hocine ou de Yemma Lmisoura, leurs poรจmes dans les poches, leurs chansons dans la bouche des enfants qui les suivaient.

Mais ce qui alluma la flamme de sa poรฉsie, ce ne fut pas la rรฉvolte โ€” ce fut la sรฉparation.

Lorsque son fils ainรฉ, Larbi, partit pour la France, vers 1903, Youcef sentit le vide sโ€™ouvrir dans son cล“ur. Il ne parla pas de colonisation, pas de guerre. Il parla de lโ€™absence. De la route que prend un enfant, sans dire au revoir. De la nuit qui devient plus longue quand on ne sait pas si lโ€™on reverra la voix qui chantait ร  la porte. Ce fut lร , dans cette douleur silencieuse, que naquirent ses premiers vers โ€” simples, vrais, comme des larmes qui deviennent chanson.

Il ne chercha pas la gloire. Il ne voulut pas รชtre imprimรฉ. Il chantait pour les femmes qui รฉtendaient le linge, pour les vieillards assis sur les seuils, pour les voyageurs qui sโ€™arrรชtaient un instant pour รฉcouter. Et il chantait dans les langues de tous : le kabyle, bien sรปr, mais aussi les mots du peuple, ceux que lโ€™histoire ne note pas, mais que le cล“ur retient.

Plusieurs tรฉmoins ont gardรฉ sa voix.

Mahieddine Oussedik, dit Mahieddine Amenguellat, qui le croisa dans les annรฉes 1940, se souvient encore de prรจs de soixante poรจmes โ€” recueillis sur le vif, lร  oรน ils avaient รฉtรฉ dรฉclamรฉs, sous les arbres, dans les cours, ร  la lueur des lampes ร  pรฉtrole.
Lhadj Elhanafi n Arus, chantre des sanctuaires, le revit ร  Tlata, ร  Larbaรข, ร  Sebt El Khodja โ€” toujours avec son panier de tapis, toujours prรชt ร  รฉchanger un vers contre un verre de thรฉ.
Tahar Oussedik, de Tiguemounine, le dรฉcrivait comme un homme qui aimait la vie, mรชme quand elle รฉtait dure. Il dansait au rythme du tbal, il passait les nuits chez les At Ouyahia dโ€™Adeni, ou chez les Ait Larbi dโ€™Ikhlidjene โ€” car la poรฉsie, pour lui, nโ€™รฉtait pas un privilรจge, mais un lien.

Mรชme Mouloud Feraoun, alors en quรชte de la voix de Mohand, le rencontra ร  Aรฏn El Hammam, dans les annรฉes 1950. Il le trouva assis prรจs du cafรฉ de Si Hamou Idir โ€” un homme simple, les mains calleuses, les yeux clairs, qui parlait de son ami comme on parle dโ€™un frรจre disparu.

Et puis, il y eut Malek Ouary, journaliste ร  lโ€™ORTF, qui enregistra ses poรจmes dans les annรฉes 1940 โ€” des bandes qui, aujourdโ€™hui, dorment dans les archives oubliรฉes dโ€™Alger.
Et Cheikh Ouarab Hocine, qui, en 1994, promit ร  Mohand Ouramdane Larab de lui transmettre une bande sonore โ€” un hรฉritage prรฉcieux, perdu avec lui, emportรฉ par les tempรชtes du pays.

Si Youcef Oulefki est mort le 1er aoรปt 1955. Sans monument. Sans statue. Sans รฉloge officiel.

Mais il laisse autre chose : des vers qui ne sโ€™effacent pas.

Des vers sur le lion emprisonnรฉ โ€” mรฉtaphore de lโ€™รขme kabyle sous lโ€™occupation.
Des vers sur la route de lโ€™รฉmigration, oรน le pรจre regarde le ciel et demande : ยซ Oรน es-tu, mon fils ? ยป
Des vers sur les tapis tressรฉs, symboles dโ€™un artisanat qui lie les mains, les cล“urs, les gรฉnรฉrations.

Aujourdโ€™hui, grรขce ร  la persรฉvรฉrance de Mohand Ouramdane Larab, ร  la mรฉmoire vivante de ceux qui lโ€™ont connu, et ร  la voix de ceux qui osent encore รฉcouter, Si Youcef Oulefki nโ€™est plus un nom oubliรฉ. Il est un souffle retrouvรฉ.

Il nโ€™รฉtait pas le gรฉant.
Mais il รฉtait celui qui, ร  cรดtรฉ du gรฉant, chantait juste.
Et parfois, cโ€™est le chant le plus humble qui dure le plus longtemps.


ยซ Les montagnes se souviennent de ceux qui les ont aimรฉes, mรชme quand personne ne les nomme. ยป
โ€” Voix populaire kabyle


Texte inspirรฉ des recherches de Mohand Ouramdane Larab, รฉditions Imtidad, et des tรฉmoignages recueillis auprรจs des derniers gardiens de la mรฉmoire orale kabyle.
Aomar Mohellebi โ€“ Lโ€™Expression

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