Philippe Grenier
Premier député français converti à l’islam de l’histoire de France
Jeunesse et formation
Théodore Philippe Grenier naît le 14 août 1865 à Pontarlier (Doubs).
Son père, Hippolyte Grenier, est capitaine de cavalerie, ancien des chasseurs d’Afrique stationné à Mostaganem (Algérie) sous Napoléon III. Il meurt précocement le 4 juin 1871, alors que Philippe n’a que 6 ans. Sa mère, Marie Thiébaud, est la fille d’un notaire de Pontarlier.
Scolarisé au collège Victor-Hugo de Besançon, il obtient le baccalauréat puis intègre la faculté de médecine de Paris en 1883. Il soutient sa thèse en 1890 et s’installe comme médecin à Pontarlier la même année.
Découverte de l’islam et conversion (1890-1894)
En 1890, il rend visite à son frère cadet officier à Blida (Algérie). Ce premier contact avec la société algérienne et l’islam le marque profondément. Choqué par la misère et les injustices subies par les musulmans sous le régime colonial, il commence à étudier le Coran dès son retour en France.
En 1894, lors d’un second voyage à Blida, il se convertit officiellement à l’islam. L’année suivante (1895), à 29 ans, il accomplit le pèlerinage à La Mecque (hajj), ce qui est extrêmement rare pour un Européen à l’époque. À son retour, il adopte la tenue traditionnelle algérienne : gandoura, burnous blanc, turban et bottes berbères. Il prend également le prénom musulman de Saïd.
Carrière politique locale et élection législative (1896-1898)
Médecin apprécié, il est élu conseiller municipal de Pontarlier en 1896 sur des questions d’hygiène et d’aide sociale.
À la mort du député radical du Doubs Dionys Ordinaire (décédé en 1896), Philippe Grenier se présente à l’élection partielle. Sa campagne est d’une grande simplicité : il parcourt les villages à cheval, en burnous, et défend un programme social très avancé (lutte contre la misère, hygiène, justice sociale) tout en portant les revendications des musulmans d’Algérie.
Le 20 décembre 1896, il est élu au second tour avec 51 % des voix, devenant ainsi le premier député musulman de l’histoire française. Il siège à la Gauche radicale.
Mandat à la Chambre des députés (1896-1898)
Très vite, il devient une curiosité médiatique. La presse le surnomme « le député en burnous », « le prophète de Dieu » ou « l’Arabe de Pontarlier ». On le caricature, on l’accuse (sans fondement) d’avoir un harem, de prier sur le tapis de l’Assemblée, etc.
Ses principaux combats :
- Défense des musulmans d’Algérie : égalité de traitement, accès à la justice, fin des spoliations foncières.
- Lutte contre l’alcoolisme : il soutient une proposition de loi visant à réduire le nombre de débits de boisson et à taxer les alcools forts (notamment l’absinthe, qui fait vivre Pontarlier).
- Défense nationale : il propose de créer une armée indigène métropolitaine.
Ces deux derniers points lui seront fatals dans le Haut-Doubs, où l’absinthe est l’industrie principale (25 distilleries, 3 000 emplois sur 8 000 habitants en 1900). Les Pontissaliens lui reprochent de « trahir » les intérêts locaux au profit des « Arabes ».
Battu en mai 1898, puis à nouveau en 1902, il se retire définitivement de la politique.
Fin de vie
Il reprend son activité de médecin à Pontarlier, tout en restant fidèle à l’islam et à sa tenue traditionnelle. Il meurt dans sa ville natale le 25 mars 1944, à 78 ans, pendant l’Occupation.
Postérité
- Une rue, un collège et la mosquée de Pontarlier portent son nom.
- Il figure sur la liste officielle « Portraits de France » (2021) des personnalités qui ont marqué l’histoire de la diversité française.
- Il reste une figure pionnière de l’islam français et du combat anticolonial pacifique.
Sources
- Robert Fernier, Docteur Philippe Grenier : Ancien député de Pontarlier, Pontarlier, Faivre-Verney, 1955 ; rééd. Alfabarre, 2018 (préface de Sadek Sellam), 87 p. → La première biographie complète.
- Robert Bichet, Un Comtois musulman, le docteur Philippe Grenier, 1976, 197 p. → Très détaillé, avec de nombreux témoignages locaux.
- Mohammed Arkoun (dir.), Histoire de l’islam et des musulmans en France, Albin Michel, 2006, p. 583-585.
- Jean-Louis Debré, Nos illustres inconnus, Albin Michel, 2018, chapitre « Le premier député musulman ».
- Daniel Lonchampt, Trois hommes de cœur et de conviction (avec chapitre sur Grenier), Cêtre, 2019.
- Boris Ovtcharoff, Philippe Grenier, un médecin musulman à Pontarlier, thèse de médecine, Université de Franche-Comté, 2012, 165 p. → Très documentée, avec archives familiales.
- Articles du journal Le Matin (décembre 1896-janvier 1897) sur Gallica (ex. 24 décembre 1896).
- Gilles Manceron, Marianne et les colonies, La Découverte, 2003 (contexte colonial).
- « La fée verte et le burnous, Philippe Grenier de Blida à Pontarlier », France Culture, La Fabrique de l’histoire, 20 mars 2012 (53 min) – excellent documentaire.
- Base Sycomore de l’Assemblée nationale : fiche député Philippe Grenier.
- Notice BnF et IdRef.
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