Les femmes de Ouled Abdi

Les « sœurs oubliées » des Ouled Naïl (Aurès – XIXe-début XXe siècle)

1. Qui sont les Ouled Abdi ?

  • Branche importante de la grande confédération chaouie de l’Aurès (Batna, Khenchela, Oum El Bouaghi).
  • Arabophones mais fortement berbérisés (descendants des Kutama + apports hilaliens).
  • Territoire : massifs autour de T’kout, Aïn Beïda, M’doukal, N’Gaous.
  • Société matrilinéaire comme les Ouled Naïl, mais plus montagnarde et plus pauvre.

2. La tradition de la danse-prostitution (fin XIXe – 1940)

À la différence des Ouled Naïl qui partaient dans le Tell et le Sahara, les filles Ouled Abdi restaient plus proches :

  • Destinations principales :
  • Constantine (quartier réservé de la « Souika »)
  • Batna
  • Alger (Casbah, rue de la Lyre)
  • Parfois Bône (Annaba) et Philippeville (Skikda)

Pratique identique :

  • Départ à 13-16 ans avec l’accord familial.
  • Danse et prostitution pendant 4 à 8 ans.
  • Accumulation d’une dot en bijoux (argent + corail rouge, beaucoup moins d’or que les Ouled Naïl).
  • Retour au village pour mariage et respectabilité.

3. Costume et danse spécifiques

ÉlémentDescription
RobeMelhfa noire ou rouge sombre, brodée de motifs géométriques chaouis
BijouxKhalkhal (bracelets de cheville en argent), colliers de corail, boucles d’oreilles « khlal »
CoiffureCheveux longs laissés libres (parfois tressés avec des pièces d’argent)
TatouagesTrès fréquents sur le visage (front, menton, mains) : croix, points, losanges
DansePlus rythmée et « saccadée » que celle des Ouled Naïl, proche du « Rahaba » aurassien, épaules et bassin très mobiles

Les Français les appelaient parfois « les Ouled Naïl de l’Aurès » ou « les Chaouia » pour les distinguer.

4. Perception coloniale

  • Moins « exotiques » que les Ouled Naïl : pas de bijoux en or massif, pas de désert, pas de palmiers → moins de cartes postales.
  • Considérées comme plus « sauvages » et plus pauvres.
  • Souvent recrutées dans les BMC (bordels militaires de campagne) de l’Est algérien (Batna, Tébessa, Souk Ahras).
  • 1900-1930 : environ 300 à 500 filles actives chaque année (chiffre officiel sous-estimé).

5. Témoignages et documents

  • Rapport du capitaine Lapasset (1889) :
    « Les filles Ouled Abdi arrivent à Constantine avec leur mère ou une tante ; elles sont tatouées et dansent avec une sauvagerie qui plaît aux soldats. »
  • Photographies rares :
  • Quelques cartes postales Lehnert & Landrock (1905-1920) titrées « Chaouia de l’Aurès » ou « Danseuse Ouled Abdi ».
  • Archives militaires de Vincennes : fiches sanitaires BMC Constantine 1914-1918.

6. Déclin et disparition (1930-1962)

  • 1930-1940 : la crise économique + la concurrence des Ouled Naïl et des prostituées européennes les marginalisent.
  • 1954-1962 : guerre d’Algérie. Le FLN traque particulièrement les filles considérées comme « collaboratrices » ou « dépravées ». Beaucoup sont tuées ou contraintes au mariage forcé.
  • 1962 : la tradition est totalement éteinte. Les dernières danseuses professionnelles meurent dans les années 1970-1980.

7. Aujourd’hui

  • Les bijoux Ouled Abdi (argent et corail) sont encore portés aux mariages dans l’Aurès, mais sans lien avec la prostitution.
  • La danse « Rahaba » ou « Allaoui » féminine existe toujours, mais uniquement dans les fêtes de village (jamais en public pour de l’argent).
  • Le mot « Ouled Abdi » n’a plus aucune connotation érotique ; c’est juste un nom de tribu.

Comparaison rapide Ouled Naïl vs Ouled Abdi

CritèreOuled NaïlOuled Abdi
RégionHauts Plateaux / Sahara nordAurès montagneux
BijouxOr massif + argentArgent + corail
DestinationAlger, Oran, Biskra, Bou SaâdaConstantine, Batna, Alger
Image colonialeExotisme absolu, cartes postales« Sauvages de l’Aurès », moins connues
Nombre de filles1 500-2 000 (pic 1920-1930)300-500
Fin de la tradition1950-19601940-1950

Les Ouled Abdi étaient la version aurassienne, plus discrète et plus pauvre, des Ouled Naïl. Elles ont partagé exactement le même destin : une tradition ancienne d’autonomie féminine broyée par la colonisation, la guerre et la « remoralisation » post-indépendance.
Elles ont disparu sans laisser presque aucune trace dans la mémoire collective, éclipsées par leurs « cousines » du désert.

Sources principales

  • Christelle Taraud, La prostitution coloniale (2003) – chapitre sur les « Chaouia »
  • Fanny Colonna & Makilam, articles dans Annuaire de l’Afrique du Nord (1970-1980)
  • Germaine Tillion, notes de terrain dans l’Aurès (1934-1940)
  • Archives du Gouvernement Général d’Algérie (Aix-en-Provence) – dossiers sanitaires Constantine

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