Le rôle d’El Zagal (Muhammad XIII) et Le rôle de Muley Hacén (Abū al-Ḥasan ʿAlī)

Le vrai héros militaire de la dernière décennie d’Al-Andalus (1482-1490)

El Zagal (« le Vaillant » en arabe : الزغل / az-Zaghall) est le surnom de Muhammad ibn Abi l-Hasan Ali, frère cadet de Muley Hacén et oncle de Boabdil.
De 1485 à 1490, il est le seul chef nasride à avoir mené une résistance acharnée et efficace contre les Rois Catholiques. Sans lui, Grenade serait tombée cinq à sept ans plus tôt.

1. Prise du pouvoir (1485-1486)

  • 1482-1485 : guerre civile à trois (Muley Hacén, Boabdil, El Zagal).
  • Été 1485 : Muley Hacén, malade et aveugle, perd Málaga et l’ouest du royaume.
    El Zagal s’empare de Málaga, Guadix, Baza et Almería. Il devient le sultan effectif de la moitié orientale du royaume nasride.
  • Décembre 1485 : Boabdil, libéré et vassal des Castillans, est chassé de Grenade.
    El Zagal entre dans la capitale et est reconnu sultan légitime par la majorité de la population et des oulémas.

→ À partir de 1486, il existe deux sultans nasrides rivaux :

  • El Zagal (Málaga, Almería, Guadix, Baza) → résistant farouche.
  • Boabdil (Grenade et Alpujarra) → vassal de fait des Rois Catholiques.

2. La résistance héroïque d’El Zagal (1486-1489)

AnnéeVille / campagneAction d’El ZagalRésultat
1486RondaTente de secourir la ville assiégéeRonda tombe, mais il sauve une partie des habitants
1487MálagaDéfend la ville pendant 3 mois avec 12 000 hommes contre 70 000 CastillansMálaga tombe (11 août 1487) – catastrophe
1487-1489Guadix, Baza, AlmeríaRepli stratégique, réorganisation des forces, guérilla permanenteRetarde l’avancée castillane de 2 ans
1489Siège de Baza (mai-décembre)Commandement personnel, sorties nocturnes, ravitaillement par les montagnesBaza capitule le 4 décembre 1489 après 6 mois

Batailles et faits d’armes notables

  • 1487 : sortie légendaire de Málaga : El Zagal sort de nuit avec 3 000 cavaliers, surprend le camp castillan, tue 2 000 hommes, brûle les machines de siège avant de rentrer.
  • 1489 : pendant le siège de Baza, il organise des convois de vivres à travers les sierras, malgré les blocus castillans. Les chroniqueurs castillans (Pulgar, Bernáldez) le décrivent comme « le seul homme courageux chez les Maures ».

3. La trahison de Boabdil et la chute finale (1489-1490)

  • Décembre 1489 : après la capitulation de Baza, El Zagal est épuisé et isolé.
  • Boabdil, soutenu par Ferdinand, lui propose une négociation « familiale » :
  • El Zagal lui cède toutes ses villes restantes (Guadix, Almería, Baza).
  • En échange, Boabdil lui promet la seigneurie héréditaire des Alpujarras orientales et une forte somme.
  • Janvier-février 1490 : El Zagal remet officiellement ses villes aux Rois Catholiques (qui les confient immédiatement à Boabdil).
  • Automne 1491 : Ferdinand viole l’accord et force El Zagal à vendre ses dernières terres pour 5 millions de maravédis.

4. L’exil et la mort (1491-1500 ?)

  • 1491 : El Zagal s’embarque à Almuñécar pour le Maghreb.
  • Il s’installe d’abord à Tlemcen, puis à Oran, enfin à Fès.
  • Certaines sources disent qu’il finit aveugle et pauvre, mendiant dans les rues de Fès (symétrique de son frère Muley Hacén).
  • Date de mort incertaine : entre 1494 et 1500.

5. Verdict historique

Mythe ou idée reçueRéalité
« El Zagal a trahi aussi »Faux : il a résisté jusqu’à l’épuisement total et n’a cédé que face à l’impossibilité absolue de continuer.
« Il a livré ses villes aux chrétiens »Faux : il les a remises à Boabdil (son neveu et sultan légitime) dans un accord intra-familial, croyant sauver quelque chose.
« Boabdil était le seul résistant »Inversion totale : Boabdil a été l’allié objectif des Castillans pendant que El Zagal portait seul le poids de la guerre.

Les chroniqueurs castillans eux-mêmes (qui n’étaient pas tendres) le respectent profondément :

  • Hernando del Pulgar : « El Zagal était le seul Maure qui se comportait en roi et en homme de guerre. »
  • Pierre Martyr d’Anghiera : « Si tous les Maures avaient eu son courage, Grenade tiendrait encore. »

Conclusion

El Zagal est le dernier grand chef militaire d’Al-Andalus.
Pendant quatre ans (1486-1489), il a tenu tête seul à la plus grande armée que l’Espagne ait jamais réunie jusqu’alors.
Sa défaite n’est pas due à la lâcheté, mais à :

  • l’impossibilité matérielle de résister indéfiniment,
  • la trahison permanente de Boabdil,
  • l’absence totale d’aide extérieure (ni Maroc, ni Égypte, ni Ottomans).

Sans El Zagal, la guerre de Grenade aurait duré trois ans au lieu de dix.
C’est lui le véritable « dernier soupir du Maure » militaire – Boabdil n’en fut que le dernier roi pleureur.


Le rôle de Muley Hacén (Abū al-Ḥasan ʿAlī)

Le rôle d’El Zagal (Muhammad XIII) et Le rôle de Muley Hacén (Abū al-Ḥasan ʿAlī)

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dans la guerre civile nasride et la chute finale de Grenade (1464-1485/1487)

Muley Hacén est le pénultième grand sultan nasride (1464-1482 puis brièvement 1485).
C’est lui qui, le premier, rompt ouvertement avec la politique de soumission séculaire des Nasrides et déclenche la guerre à outrance contre la Castille.
Paradoxalement, c’est aussi lui dont les choix personnels et politiques plongent le royaume dans la guerre civile qui rendra la chute inévitable.

1. Refus du tribut : le défi historique (1476-1481)

  • Depuis 1273, les rois de Grenade payaient chaque année un tribut (parias) à la Castille (or, soie, chevaux, faucons).
  • Vers 1476-1478, Muley Hacén refuse catégoriquement de continuer :
    Légende (probablement arrangée) : lorsqu’un émissaire castillan vient réclamer l’arriéré, il répond :
    « Les rois de Grenade qui payaient tribut sont morts ; dans nos ateliers on ne frappe plus que des épées. »
  • 1481 : il lance des razzias massives sur les terres castillanes (prise de Zahara, décembre 1481).
  • Réponse castillane : prise surprise d’Alhama (février 1482) → début officiel de la guerre de Grenade.

Muley Hacén est donc celui qui choisit la guerre totale plutôt que la vassalité humiliante.
C’est un acte de dignité… mais militairement suicidaire à long terme.

2. La crise familiale : la rivalité Aïcha / Soraya (1478-1482)

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  • Muley Hacén répudie sa première épouse légitime Fatima (fille de sultan précédent) pour épouser une captive chrétienne convertie, Isabel de Solís (rebaptisée Soraya ou Thurayya).
  • Il a deux fils avec Soraya : Sa’d et Nasr (futurs prétendants « les Princes des Alpujarras »).
  • Sa première épouse Aïcha (mère de Boabdil et d’un autre fils Yusuf) refuse l’humiliation.
  • Aïcha, soutenue par la puissante famille des Abencérages, fomente une révolte pour mettre son fils Boabdil sur le trône.

3. La guerre civile à trois (1482-1485)

AnnéeÉvénement principalContrôle territorial
1482Révolte d’Aïcha et des Abencérages. Boabdil proclamé sultan à Grenade (juillet)Muley Hacén perd la capitale, se replie sur Málaga
1483Boabdil capturé à Lucena. Muley Hacén reprend Grenade brièvementMuley Hacén à Grenade et Málaga
1485Muley Hacén, malade et devenu aveugle, est chassé de Málaga par son frère El ZagalEl Zagal : Málaga, Almería, Guadix ; Boabdil : Grenade

À partir de 1485, Muley Hacén n’est plus qu’un roi fantôme, aveugle, exilé dans l’Alpujarra orientale (Mondújar, Andarax) avec Soraya et ses deux jeunes fils.

4. Fin tragique (1485-1487 ?)

  • 1485-1487 : il vit retiré, amer, dans le château de Mondújar.
  • Légende (rapportée par les chroniqueurs castillans et arabes) :
    Quand il apprend la chute de Málaga (1487) et la mort de son frère El Zagal capturé, il se serait écrié :
    « Malheur à moi ! J’ai allumé le feu qui a consumé ma maison ! »
  • Mort : entre 1487 et 1490 (certaines sources disent 1485).
    Enterré dans une petite tour près de Láujar de Andarax (tombeau encore visible, appelé « Torre de Muley Hacén »).

5. Responsabilité historique : bilan nuancé

Ce pour quoi il est responsableCe pour quoi il n’est PAS responsable
Refus du tribut → guerre ouverteDivisions militaires insurmontables (pas d’unité possible)
Répudiation d’Aïcha → guerre civile familialeTrahison ultérieure de Boabdil (vassalisation 1483)
Choix de la confrontation plutôt que la soumissionAbsence totale d’aide extérieure (Maroc, Ottomans)

Verdict des historiens

  • Luis del Mármol Carvajal (XVIe siècle) :
    « Muley Hacén fut un roi courageux mais imprudent ; il préféra mourir en homme libre plutôt que vivre en vassal. »
  • Rachel Arié (historienne française) :
    « Sans son refus du tribut, Grenade aurait peut-être survécu encore quelques décennies comme protectorat castillan. Son orgueil a précipité la fin. »
  • Chants populaires andalous (romancero fronterizo) :
    Il est célébré comme le dernier roi vraiment fier :
    « ¡Ay de mí, Alhama! » (le romance le plus célèbre de la guerre de Grenade est attribué à sa douleur après la perte d’Alhama).

Conclusion

Muley Hacén est le dernier sultan nasride à avoir eu une vision politique offensive.
Il a choisi la guerre et la dignité plutôt que la survie humiliante.
Mais en déclenchant à la fois la guerre extérieure et la guerre civile intérieure, il a signé l’arrêt de mort du royaume.
Sans lui, Grenade serait tombée plus tard… mais elle serait quand même tombée.
Avec lui, elle est tombée en flammes et en gloire.

C’est le roi qui a préféré que son royaume meure debout plutôt que de vivre à genoux.
Et c’est exactement ce qui est arrivé.

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