Amar Mezdad – le médecin qui a fait naître le roman kabyle
À Béjaïa, un praticien discret a bâti, mot après mot, l’édifice d’une littérature interdite — et changé le destin d’une langue.
Dans la lumière tamisée de son cabinet médical, le Dr Amar Mezdad ausculte les poumons, ausculte les cœurs. Mais depuis plus de quarante-cinq ans, cet homme né en 1958 à Larbaâ n’Iraten mène une autre mission, silencieuse et déterminée : ausculter l’âme kabyle à travers les mots. Aujourd’hui reconnu comme le fondateur du roman moderne en tamazight, il incarne une révolution littéraire née dans l’ombre de la clandestinité.
Écrire quand c’était un acte de résistance
Dans les années 1970, écrire en kabyle pouvait valoir des ennuis. Le régime algérien réprimait toute expression amazighe. Pourtant, jeune poète influencé par Mouloud Mammeri — figure tutélaire de la renaissance berbère —, Amar Mezdad refuse le silence. Ses premiers vers circulent dans des revues comme Tisuraf, passées de main en main « sous le manteau ». En 1978, il publie Tafunast igujilen (« La vache des orphelins »), un recueil de poésie puisant dans les contes populaires kabyles. Un poème en particulier, Yemma, deviendra culte après avoir été mis en musique par le chanteur Belaid At Mejqan.
Mais Mezdad vise plus haut. Il pressent une vérité fondamentale : « Si un jour notre langue sort de l’interdit, il faudra qu’une littérature soit déjà là pour l’accueillir. »
1990 : l’année charnière
Octobre 1988. Les émeutes secouent l’Algérie. Le régime cède à une timide ouverture. En 1990, Amar Mezdad publie Iḍ d wass (Nuit et jour) — le premier roman kabyle contemporain. Publié chez Asalu/Azar, ce texte fondateur mêle proverbes ancestraux, chansons populaires et récit d’une société kabyle tiraillée entre tradition et modernité. Réédité en 2010, il reste aujourd’hui introuvable en librairie — symbole poignant d’une œuvre pionnière trop peu valorisée.
Depuis, le romancier-médecin n’a jamais cessé. Tagrest urɣu (2000), Ass-nni (2006), Tettḍilli-d, ur d-tkeččem (2014), Yiwen wass deg tefsut (2015)… jusqu’à son dernier opus, Saɛuc uZellemcir (« Le cri et le silence », 2023), salué comme un retour en force. Son écriture, d’une maîtrise rare, explore sans fard les fractures de la Kabylie : les espoirs brisés de 1980, les traumatismes de la décennie noire, les silences familiaux, les rêves émigrés. Ni pamphlet politique ni folklore pittoresque : une anthropologie sensible portée par des dialogues vivants, des temporalités imbriquées et une intégration subtile de l’oralité traditionnelle.
Ayamun : le phare numérique
En 1999, Amar Mezdad lance Ayamun (« Les jours »), cyber-revue pionnière dédiée à la littérature amazighe. Gratuite, bilingue (tamazight/français), elle diffuse depuis 26 ans des textes rares, des études critiques et des livres numériques — dont dix offerts librement dans son dernier numéro (n°131). Une philosophie simple : « Les documents sont à la disposition de quiconque s’intéresse à la culture autochtone de l’Afrique du Nord. »
Cette plateforme, animée avec une discrétion exemplaire, est devenue le phare de toute une génération d’écrivains kabyles.
L’héritage d’un bâtisseur
Aujourd’hui, chaque jeune romancier amazighophone cite spontanément Amar Mezdad. Non par convention, mais par reconnaissance. Comme l’écrit l’universitaire Takfarinas Nait Chabane : « Il a tracé le chemin quand il n’y avait pas de route. » Ses romans font l’objet de thèses à Tizi Ouzou, Béjaïa ou Alger. Son recueil de nouvelles Tuɣalin a même été traduit en français sous le titre Le Retour (Barzakh, 2017).
Pourtant, l’homme reste humble. Toujours médecin à Béjaïa, il refuse les honneurs tapageurs. Lorsqu’on lui demande ce qui le motive après un demi-siècle d’écriture, sa réponse est d’une simplicité bouleversante : « Il fallait que nos enfants puissent lire des histoires dans leur langue maternelle. C’est tout. »
Dans un pays où les débats identitaires restent vifs, Amar Mezdad incarne une autre voie : celle de la patience, du travail, de la transmission. Ni cri militant ni repli identitaire — juste des mots posés avec obstination, pour que tamazight ne soit plus seulement parlé, mais lu, rêvé, transmis.
Saɛuc uZellemcir — « Le cri et le silence » — résume peut-être sa quête : faire entendre, dans le vacarme des idéologies, la voix tranquille de ceux qui écrivent pour que demain existe.
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