Malika Chitour Daoudi
L’opticienne qui ajuste le regard sur l’Algérie
À Constantine, une romancière autodidacte redessine la carte des mémoires algériennes à travers une saga familiale audacieuse, entre passé pluriel et quêtes identitaires contemporaines.
Derrière la vitrine de son cabinet d’optique, Malika Chitour Daoudi affine la vue de ses concitoyens depuis plus de vingt ans. Mais c’est dans un autre champ de vision qu’elle s’est révélée au grand public : celui de la littérature. À 49 ans, cette Constantinoise d’adoption — née à Alger le 2 septembre 1972 — a su, en l’espace de quatre ans seulement, imposer son nom parmi les voix les plus vibrantes de la scène littéraire algérienne francophone.
Une révélation tardive, un succès immédiat
« Je n’ai jamais suivi d’atelier d’écriture, jamais fréquenté de cercle littéraire », confie-t-elle avec simplicité. Autodidacte revendiquée, Malika Chitour Daoudi a longtemps nourri en silence une passion pour les mots, qu’elle cultivait entre deux montures de lunettes. Ce n’est qu’en 2021 qu’elle ose franchir le pas avec La Kafrado. Un nouveau départ (Casbah Éditions), un roman historique qui devient aussitôt un phénomène éditorial.
Le livre, salué par la critique pour sa fresque générationnelle audacieuse, décroche la même année le prestigieux Prix littéraire UFM (Université Frères Mentouri de Constantine). Deux ans plus tard, le tome 2, Sangs mêlés, terre mosaïque, confirme l’engouement : des ventes-dédicaces bondées d’Alger à Tizi Ouzou, en passant par Oran, Mascara ou Blida, témoignent d’un lectorat conquis.
Une Algérie en mosaïque
Au cÅ“ur de La Kafrado, une gageure narrative : raconter l’Algérie autrement. À travers le destin d’une famille aux racines kabyles, andalouses, turques et européennes, Malika Chitour Daoudi déconstruit les récits monolithiques de l’histoire nationale. Son récit s’étend de la fin du XIXᵉ siècle à nos jours, explorant des thématiques rarement traitées avec autant de profondeur :
- L’« immigration inversée » : ces Algériens partis en Europe qui reviennent, porteurs de mémoires transnationales
- La place des femmes dans l’écriture de l’Histoire, souvent reléguées au rang de figurantes
- La mémoire occultée des communautés juives, pieds-noirs ou européennes ayant façonné le paysage algérien
« Je ne cherche pas à réécrire l’histoire, mais à donner voix à ceux qu’elle a oubliés », explique l’auteure lors d’un récital au Palais Dar Abdeltif, où ses poèmes dialoguent avec ses romans.
Une artiste polymorphe
Si l’écriture occupe désormais une place centrale dans sa vie, Malika Chitour Daoudi refuse de se laisser enfermer dans une seule case. Mariée et mère de famille, elle incarne une forme de polyvalence créative rare :
- Illustratrice : elle réalise elle-même certaines couvertures et dessins intérieurs de ses ouvrages
- Poétesse : ses textes lipogrammes — comme Foi, nouvelle écrite sans la lettre « A » — témoignent d’une maîtrise formelle exigeante
- Équitation : cette passion pour le cheval nourrit, dit-elle, « la même exigence de justesse et de fluidité qu’en écriture »
Invitée en avril 2024 au Centre culturel algérien à Paris, modératrice de la rencontre avec Yasmina Khadra au Festival de la femme de Saïda (2023), elle multiplie les ponts entre littérature savante et proximité avec le public.
Une reconnaissance universitaire
À peine quatre ans après ses débuts, son Å“uvre suscite déjà l’intérêt académique. Trois mémoires de master lui sont consacrés en l’espace de trois ans :
- Université de Guelma (2022) : « Le culturel et l’interculturel dans La Kafrado »
- Université de Mostaganem (2024) : « L’émancipation du personnage féminin »
- Université de Tiaret (2024) : « Immigration inversée et quêtes identitaires »
Une consécration précoce qui place Malika Chitour Daoudi aux côtés de Kaouther Adimi, Samir Kacimi ou Habib Ayyoub dans la nouvelle génération d’écrivains algériens d’expression française.
L’avenir dans le viseur
Alors que le tome 3 de La Kafrado se profile à l’horizon, Malika Chitour Daoudi poursuit son double métier avec la même énergie : ajuster les verres pour voir le monde plus nettement, et écrire pour que l’Algérie se regarde avec plus de nuances. Dans son cabinet constantinois comme dans ses pages, elle cultive la même conviction : la clarté du regard commence par l’acceptation de la complexité.