Muhya ou Muḥend u Yeḥya

Mohya

Mohya, de son vrai nom Abdellah Mohia (aussi transcrit Muhya ou Muḥend u Yeḥya), est une figure majeure de la littérature et du théâtre kabyle. Poète, dramaturge, traducteur et adaptateur prolifique, il a consacré sa vie à enrichir la langue et la culture berbère (kabyle) en y intégrant des genres littéraires modernes, souvent issus du patrimoine occidental. Né le 1er novembre 1950 à Iɛezz’ugen (Azazga, en Kabylie), il s’éteint le 7 décembre 2004 à Paris des suites d’un cancer, à l’âge de 54 ans. Enterré dans son village natal d’Ath Rbah (commune d’Iboudraren), il reste une référence fondatrice pour la néo-littérature kabyle.

Une enfance kabyle et une formation brillante

Issu d’une famille originaire de la tribu des Ath Wasif (At-Rbah, commune d’Ibudraren), Abdellah Mohia grandit dans un contexte marqué par la guerre d’indépendance algérienne. Son père, tailleur de profession, s’installe à Azazga avant que la famille ne déménage à Tizi-Ouzou.

Élève interne au lycée Amirouche de Tizi-Ouzou, il se distingue par son excellence scolaire et obtient son baccalauréat en 1968. Il poursuit ensuite des études supérieures en mathématiques à l’Université d’Alger, où il décroche sa licence en 1972. Lauréat d’un concours, il part en 1973 en France pour intégrer l’École d’Ingénieurs en Hydraulique à Strasbourg, avant de rejoindre Paris la même année.

C’est dans la capitale française qu’il s’engage pleinement dans le militantisme culturel berbère. Il intègre le Groupe d’Études Berbères (GEB) de l’Université Paris VIII (Vincennes), où il anime les revues Bulletin d’Études Berbères (BEB) puis Tisuraf. Pour subvenir à ses besoins, il travaille comme veilleur de nuit dans un hôtel du 7e arrondissement.

Un engagement culturel et artistique en exil

En France, Mohya multiplie les activités : il enseigne le berbère à l’Association de Culture Berbère (ACB), tient un commerce d’alimentation générale à Paris et fonde en 1983 la troupe théâtrale Asalu, autour de laquelle se structure un atelier de traduction et d’adaptation. Il participe aussi à la troupe Imesdurar liée au GEB.

Son œuvre se déploie dans trois grands domaines : la création littéraire personnelle (poésie, nouvelles), la collecte et complétion de la tradition orale kabyle, et surtout les traductions-adaptations vers le kabyle d’œuvres étrangères.

Une poésie engagée et chantée

Influencé par Mouloud Mammeri, dont il suit les cours à l’Institut d’Ethnologie d’Alger dès 1970, Mohya compose ses premiers poèmes dès l’université. Son texte Ayen bγiγ (« Ce que je veux ») est lu en présence du maître, qui l’encourage vivement.

Plusieurs de ses poèmes sont mis en musique et popularisés par des artistes kabyles emblématiques : A win iheddren fell-i (Takfarinas), Ad’ellaâ iqqersen (Malika Domrane), Ay arrac nneγ (Idir), Ad γreγ di lakul (Slimane Chabi). Cette diffusion orale, dans une société où l’oralité domine, amplifie son impact dans la revendication identitaire berbère.

Certains restent inédits ou paraissent dans des revues comme Tisuraf.

Nouvelles, contes et essais

Mohya écrit de nombreuses nouvelles et contes, souvent diffusés sur cassettes audio (Tamacahut n Iqannan, Tamacahut n ileγman, Asmi nxeddem le théâtre, etc.). Une dizaine demeurent inédites.

Il signe des préfaces (recueils de Slimane Azem, Lwennas Iflis), un essai linguistique sur le syntagme Yenna-yas dans le théâtre kabyle (1989), et anime avec Ramdane Achab la feuille Afud ixeddamen.

Un collecteur passionné de la tradition orale

Mohya recueille proverbes, maximes et contes populaires kabyles. Il enrichit et publie le recueil Akken qqaren medden (supplément à Tisuraf, 1978, 217 p.), initialement basé sur l’opuscule de J.-M. Dallet (1955). Il publie aussi des contes dans BEB et Tisuraf (Tiqdimin).

Le pilier : traductions et adaptations théâtrales

Mohya est surtout reconnu comme le fondateur du théâtre d’expression kabyle. Dès les années 1970, il adapte des pièces étrangères pour doter la langue berbère de genres absents du patrimoine traditionnel.

Parmi ses adaptations majeures :

  • Morts sans sépulture et La Putain respectueuse de Jean-Paul Sartre
  • L’Exception et la règle (Llem-ik, ddu d ud’ar-ik) et La Décision (Aneggaru a d-yerr tawwurt) de Bertolt Brecht
  • Tartuffe (Si Partuf) et Le Médecin malgré lui (Si Leh’lu) de Molière
  • Ubu Roi (Čaεbibi) d’Alfred Jarry
  • En attendant Godot (Am win yettrajun Rebbi) de Samuel Beckett
  • La Jarre (Tacbaylit) de Luigi Pirandello
  • Muhend u Caεban (adapté d’une nouvelle de Lu Xun)
  • Des œuvres grecques antiques : extraits de Platon (Gorgias), Xénophon et Sophocle (Œdipe roi)

Certaines sont publiées dans des revues (Awal, BEB), d’autres sur cassettes ou montées sur scène (notamment par Asalu ou au Festival du théâtre de l’immigration).

Poésie et autres traductions

Il traduit des poètes (Prévert, Brassens, Brecht, Brel, Vian…) dans Mazal lxir ar zdat (supplément Tisuraf, 1978). Des fables de La Fontaine (Werjeji, Tagerfa d ubaragh) deviennent des chansons populaires.

Il adapte aussi des nouvelles (Maupassant, Singer), des contes pour enfants, le scénario de La Nuit du chasseur, une bande dessinée Astérix, et des textes de Voltaire ou Queneau.

Un legs majeur et une reconnaissance posthume

Salem Chaker souligne que l’œuvre de Mohya, par son ampleur, sa diversité et sa qualité, constitue une référence fondatrice de la nouvelle littérature kabyle. Ses pièces sont jouées en France dès 1975, puis en Kabylie et à Alger à partir de 1986. La critique universitaire et journalistique lui est favorable.

Mohya a inspiré une génération entière en démontrant que le kabyle pouvait exprimer les grands genres modernes sans perdre sa vivacité naturelle.

Malgré sa notoriété dans les milieux berbéristes, une partie de son œuvre reste inédite ou en manuscrits, vingt ans après sa disparition.

Références et bibliographie

  • Chemakh, Saïd. « Éléments de biographie de Mohia », Cultures Algérie (via cultures-algerie.wifeo).
  • Wikipédia, « Abdallah Mohia », fr.wikipedia.org/wiki/Abdallah_Mohia.
  • Wikipédia kabyle, « Muḥend u Yeḥya », kab.wikipedia.org/wiki/Muḥend_u_Yeḥya.
  • Chaker, Salem. Études sur la néo-littérature berbère (cité dans plusieurs sources secondaires).
  • Articles et hommages : Le Matin.ma (2004), La Dépêche de Kabylie (2019), OpenEdition Journals (2013), ASJP (revue sur son apport théâtral).
  • Divers hommages et vidéos sur Facebook et YouTube (associations culturelles kabyles).