La légende de M’Barka Bent El Khass
La légende de M’Barka Bent El Khass – Héroïne du désert, reine de la ruse et de la résistance
Une chronique orale du sud-ouest algérien, racontée comme au temps des veillées berbères et hilaliennes
I. Le ksar sans roi, mais avec une reine
Dans les étendues brûlantes qui ceignent Brézina, là où le sable danse sous le vent du chergui et où chaque goutte d’eau vaut son poids d’or, vivait autrefois une tribu hilalienne fière, libre, et redoutée. Son chef, un vieil homme aux cheveux blancs comme la lune, avait jadis mené ses guerriers à la gloire. Mais les années avaient terni son esprit, et bientôt, il ne sut plus distinguer l’aube du crépuscule. Conscient de son déclin, il fit un choix inattendu : il confia le destin de son peuple à sa fille unique, M’Barka Bent El Khass.
Ce geste, audacieux pour l’époque, souleva bien des murmures. « Une femme ? À la tête d’un ksar ? » ricanaient les plus conservateurs. Pourtant, dès les premiers jours de son règne, M’Barka leur coupa l’herbe sous le pied. Elle ne se contenta pas de porter le titre : elle incarna la justice, la sagesse, et la force tranquille. Sa parole était tranchante comme la lame d’un poignard, mais juste comme la balance du ciel. Elle rendait les sentences en proverbes, protégeait les faibles, répartissait les pâturages avec équité, et jamais ne céda à la pression des alliances matrimoniales intéressées.
II. La beauté qui défiait les rois
On disait de M’Barka qu’elle avait des yeux noirs comme la nuit sans lune, une voix qui pouvait apaiser les tempêtes du cœur, et une allure royale même dans la simplicité de sa djellaba. Mais ce n’était pas sa beauté qui impressionnait le plus — c’était son refus absolu de se soumettre. Elle ne voulait ni époux, ni protecteur, ni maître. « Mon royaume n’est pas à vendre », disait-elle souvent, « et je ne serai jamais un ornement dans un harem. »
Ces mots, portés par le vent du désert, finirent par atteindre les oreilles d’un puissant sultan mérinide, dont la cour brillait de soie et de marbre, mais dont le cœur était sec comme la pierre. Fasciné par les récits de cette femme indomptable, il envoya une délégation somptueuse : chevaux caparaçonnés, coffres remplis d’or, et un message solennel : il offrait mariage, alliance, et protection éternelle.
M’Barka reçut les envoyés avec grâce, les écouta avec patience… puis répondit d’une seule phrase, aussi claire que l’eau de source :
« Dis à ton maître que je ne troque pas la liberté de mon peuple contre des promesses de soie et d’or. Qu’il cherche ailleurs une épouse… ou vienne chercher la guerre. »
Le sultan, humilié, rugit de colère. Il jura de plier cette insolente, non par la diplomatie, mais par la force.
III. Le siège du désert et la ruse des burnous
L’armée mérinide descendit sur le ksar comme un nuage de poussière. Le sultan, sûr de sa victoire, ordonna un siège impitoyable : plus une goutte d’eau ne devait entrer. Il savait que dans le désert, c’est la soif, bien plus que l’épée, qui tue.
Les jours passèrent. Le soleil cognait sans relâche. Les puits se tarissaient. Les outres se vidaient. Les enfants pleuraient, les bêtes agonisaient. Un matin, les femmes vinrent en larmes trouver leur reine :
« Ma souveraine, il ne reste presque plus rien. Demain, nous ne tiendrons plus. »
M’Barka, silencieuse, fixait l’horizon. Puis, un sourire rusé naquit sur ses lèvres. Elle donna un ordre qui sembla fou à tous :
« Prenez notre dernière eau… et lavez les burnous des hommes. Tous. »
Stupéfaites, les femmes obéirent. Elles frottèrent, rinçèrent, essorèrent, puis, sur ordre précis, montèrent sur les remparts et étendirent au grand jour des centaines de burnous immaculés, blancs comme la neige du Djurdjura, flottant au vent comme des étendards de triomphe.
De l’autre côté, les soldats mérinides observèrent la scène, médusés.
« Ils lavent leurs vêtements ?! Mais avec quelle eau ?! »
« S’ils ont encore assez d’eau pour faire la lessive… c’est qu’ils ont des citernes cachées ! »
Le doute s’insinua. La panique suivit. Le sultan, furieux mais vaincu par l’illusion, leva le camp dans la honte.
IV. L’héritage de la reine ruseuse
Depuis ce jour, M’Barka Bent El Khass est devenue bien plus qu’une légende : elle est un symbole. Dans les ksour du Touat, du Gourara, et jusqu’aux portes du M’zab, on cite ses proverbes, on enseigne sa ruse aux jeunes filles, et on rappelle que la vraie puissance ne réside pas dans les armes, mais dans l’esprit.
Quand une femme doit affronter l’adversité, on lui dit encore :
« Sois comme Bent El Khass : quand on te prive d’eau, fais croire que tu en as à revendre. »
Et dans les ruines du vieux ksar de Brézina, lorsque le vent du sud souffle fort, certains jureraient entendre le claquement des burnous sur les remparts — un écho éternel de la victoire de l’intelligence sur la force brute.
V. Une figure féminine dans le folklore saharien
M’Barka Bent El Khass incarne une rareté précieuse dans les récits traditionnels : une héroïne féminine, libre, stratège, et respectée non malgré son sexe, mais grâce à son génie. Elle n’a pas besoin de magie ni de miracles : sa force vient de sa lucidité, de sa connaissance du cœur humain, et de son amour inébranlable pour son peuple.
Elle reste, à travers les siècles, un phare pour toutes celles qui osent penser, diriger, et résister — surtout quand le monde entier leur dit qu’elles ne le peuvent pas.
Que son nom soit béni par les vents du désert, et que sa mémoire abreuve les âmes comme l’eau invisible des foggaras.
Citations populaires
- Sur la liberté et le refus du mariage forcé (réplique au sultan mérinide) : « ما نبيع حرية شعبي بوعود الحرير والذهب. »
- Sur l’égalité et la justice (devant un conflit tribal) : « كلكم عندي متساوين كأسنان المشط ! »
- Sur la ruse et la confiance en soi (dérivée du stratagème des burnous) : « إذا حرموك الماء، خليهم يشوفوا إن عندك ماء كثير. »
- Sur la vraie force (sentence morale) : « القوة ما هي في السلاح، بل في العقل اللي يسوقو. »
- Sur la protection des faibles (défense d’une veuve ou orphelin) : « اللي يظلم الضعيف يجيب اللعنة على داره. »
- Sur la sagesse féminine (réponse à un homme qui doutait du leadership d’une femme) : « الراجل القوي يحكم باليد، والمرأة الحكيمة تحكم بالراس والقلب. »
- Une sentence proverbiale classique attribuée à elle (rapportée par René Basset et la tradition orale) : « قالت ثلاثة يصفّروا الوجه وثلاثة يحمّروا الوجه. »
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