Abou Abbas El Ghebrini
Abou al-Abbas Ahmad ibn Ahmad ibn Abdullah ibn Muhammad ibn Ali al-Beja’i al-Ghubrini al-Zawawi (en arabe : أبو العباس أحمد بن أحمد بن عبد الله بن محمد بن علي الغبريني الزواوي ; en tamazight : ⴰⵃⵎⴷ ⵍⵖⵓⵕⴱⵉⵏⵉ), plus connu sous le nom d’Abou Abbas El Ghebrini ou Ahmad al-Ghubrini, est une figure emblématique de l’histoire intellectuelle et religieuse du Maghreb médiéval. Né au cœur d’une époque de transition et d’effervescence culturelle, il incarne le rôle central de Béjaïa (Bougie) comme l’un des principaux centres de savoir islamique en Afrique du Nord au XIIIe siècle.
Cette période marque la fin de l’empire almohade, marqué par la défaite décisive de Las Navas de Tolosa en 1212 face aux forces chrétiennes ibériques, et l’émergence des dynasties locales, dont les Hafsides qui succèdent aux Almohades en Ifriqiya (Tunisie et est algérien). Béjaïa, anciennement capitale des Hammadides (XIe-XIIe siècles), devient sous les Hafsides une ville portuaire prospère, hub commercial méditerranéen reliant l’Andalousie reconquise, le Maghreb et l’Orient, et un foyer intellectuel attirant des savants fuyant la Reconquista espagnole. Juriste malikite rigoureux, théologien ash’arite, biographe et soufi affilié à la Tariqa Qadiriyya, El Ghebrini contribue à documenter cet âge d’or culturel où coexistent sciences rationnelles (mathématiques, médecine, astronomie) et tradition religieuse.
Né en 644 de l’Hégire (1246 apr. J.-C.) à Béjaïa, ville alors en pleine renaissance sous influence hafside après la chute almohade, il grandit dans un environnement imprégné de tradition savante. Issu de la tribu berbère des Aït Ghobri (Beni Ghobri), originaire des régions montagneuses de Grande Kabylie près d’Azazga et d’Achallam – une zone réputée pour ses zaouïas et ses lignages d’oulémas –, sa nisba « al-Ghubrini » reflète cette appartenance. Sa famille, ancrée dans le savoir religieux, voit son père Ahmad exercer des fonctions d’érudit, notamment à Tunis, illustrant les liens étroits entre Béjaïa et la capitale hafside.
Sa formation est complète et cosmopolite, typique des savants maghrébins de l’époque : malikite en jurisprudence, ash’arite en théologie, il étudie à Béjaïa et à la prestigieuse mosquée Zaytouna de Tunis. Parmi ses maîtres figurent des figures éminentes comme Abu Muhammad Abd al-Haq al-Ansari al-Baja’i, Abu al-Faris Abd al-Aziz Ibn Makhlouf, Abu Abdullah al-Tamimi al-Qalai, Muhammad al-Umayyi, Abu Abdullah al-Kinani al-Shatibi et Abu al-Hasan al-Azdi. Ses études portent sur le hadith, le tafsir (exégèse coranique), la grammaire arabe, la logique et les sciences islamiques, dans un contexte où Béjaïa attire des réfugiés andalous porteurs de savoir avancé.
Sa carrière culmine avec le poste de cadi (juge suprême) à Béjaïa sous la branche hafside locale, dissidente de Tunis et dirigée par le sultan Abou al-Baqa Khalid. Conseiller influent à la cour, il est perçu comme le « grand de Béjaïa », maître des affaires judiciaires. Il participe à une mission diplomatique cruciale à Tunis auprès d’Abu Zakariya al-Hafsi, visant à apaiser les tensions entre les deux branches Hafsides et à renforcer les alliances face aux menaces Mérinides (à l’ouest) et aux pressions ibériques.
En 704 de l’Hégire (1304 apr. J.-C.), de retour de cette mission, il est victime d’intrigues de cour : accusé à tort de trahison par des rivaux auprès du Sultan Abou al-Baqa, il est condamné et exécuté. Considéré comme un martyr (Chahid) par la tradition, cet épisode tragique est relaté par Ibn Khaldoun dans son Histoire des Berbères, soulignant l’injustice et le rôle des complots dans les cours hafsides instables de cette fin de XIIIe-début XIVe siècle.
Abou Abbas El Ghebrini reste une référence majeure pour l’histoire intellectuelle du Maghreb médiéval, témoignant du rôle pivotal de Béjaïa dans la transmission du savoir islamique durant une période de fragmentation politique post-almohade. Son legs perdure à travers des éditions modernes de son œuvre.
Œuvres connues
El Ghebrini n’a laissé qu’une seule œuvre majeure connue, concentrant son héritage intellectuel sur la préservation biographique :
- ‘Unwân al-diraya fi man ‘urifa min al-‘ulamâ’ fî al-mi’a al-sâbi‘a bi-Bijâya (Titre de la perspicacité concernant les savants reconnus du septième siècle hégirien à Béjaïa) : Unique ouvrage achevé avant sa mort, ce dictionnaire biographique recense environ 149 savants liés à Béjaïa au XIIIe siècle. Source primaire inestimable, il couvre fiqh, soufisme, médecine, astronomie et plus, illustrant l’effervescence intellectuelle de la ville. Édité modernement (Beyrouth, 1969-1979 par Adil Nuwayhid).
Ses héritiers et le lien avec le royaume de Koukou
Selon la tradition locale kabyle et plusieurs sources historiographiques, El Ghebrini est considéré comme un ancêtre lointain de la dynastie des Belkadi (en kabyle : Ath al-Qadi, « fils du cadi »), fondatrice du royaume de Koukou (vers 1515-1730). Ce lien repose sur l’origine commune dans la tribu des Aït Ghobri (village d’Achallam) et le prestige maraboutique de sa lignée savante, symbolisant la continuité des élites religieuses et résistantes en Kabylie face aux invasions étrangères.
Le royaume de Koukou, principauté indépendante en Grande Kabylie centrée sur le village fortifié de Koukou (aujourd’hui Aourir, près d’Aïn El Hammam), émerge au XVIe siècle dans le contexte de la chute hafside et de la rivalité hispano-ottomane.
Son fondateur, Sidi Ahmed Belkadi (ou Ahmed ou el Kadhi, mort vers 1529-1535), descendant revendiqué d’El Ghebrini, est un ancien fonctionnaire hafside (possiblement gouverneur d’Annaba). Réfugié en montagne après la prise espagnole de Béjaïa en 1510, il fédère les tribus kabyles, s’allie puis rivalise avec les frères Barberousse (alliés ottomans), conquiert temporairement Alger (1520-1527) et établit un État résistant aux Ottomans et Espagnols.
La dynastie Belkadi, lignée maraboutique berbère parfois légendairement rattachée aux Idrissides (descendants du Prophète), domine la Kabylie orientale jusqu’à son déclin au XVIIIe siècle. Ce lien généalogique, transmis par tradition orale et accepté dans l’historiographie algérienne, illustre la persistance des réseaux savants et de résistance kabyles du Moyen Âge à l’époque moderne.
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