Saïd Chibane
Parcours d’un ophtalmologue émérite et d’un islamo-conservateur engagé (1925-2022)
Le professeur Saïd Chibane, décédé le 4 décembre 2022 à l’âge de 97 ans et inhumé le lendemain dans son village natal de Chorfa (wilaya de Bouira), fut l’une des figures les plus singulières de l’élite algérienne post-indépendance : un médecin de renommée internationale, un intellectuel arabophone convaincu, un ancien ministre des Affaires religieuses (1989-1991) et un islamo-conservateur assumé qui, paradoxalement, entretenait une amitié profonde et durable avec Hocine Aït Ahmed, leader historique du FFS et icône de la gauche laïque et berbériste.
Origines et formation : entre zaouïa kabyle et lycées français d’élite
Né le 2 avril 1925 à El-Cheurfa (daïra de M’Chedallah, wilaya de Bouira), dans le cœur historique de l’arch des Imchedallen, Saïd Chibane grandit dans une famille maraboutique de tradition chérifienne et oulémiste. Son frère aîné, le cheikh Abderrahmane Chibane (1908-1985), deviendra président de l’Association des oulémas musulmans algériens de 1962 à 1985, succédant à Bachir El Ibrahimi.
Après une scolarité coranique à la grande mosquée du village, il intègre l’école française d’Ouled Brahim (certificat d’études 1937) puis, brillant élève, le prestigieux lycée de Ben Aknoun (aujourd’hui lycée El Mokrani). Il y côtoie, sans jamais partager leurs convictions, la génération des futurs cadres berbéro-nationalistes : Hocine Aït Ahmed, Ali Laïmèche, Aït Amrane, Omar Oussedik… Il choisit l’arabe comme première langue vivante, le latin comme deuxième, puis l’allemand.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le lycée est transféré à Miliana où il rejoint les scouts musulmans « El Khaldounia » et participe à des activités patriotiques clandestines : diffusion de tracts, chants nationalistes oulémistes (« Min jibālina », « Fidaou el Jazair »). Il y fréquente aussi la mosquée Sidi M’hamed Ben Youssef, lieu de rencontre des étudiants de la Qarawiyyine.
Études médicales et spécialisation en Europe
Bachelier en 1946, il entame des études de médecine à Alger, puis part en 1947 à Strasbourg où il obtient son doctorat en 1958 et sa spécialité en ophtalmologie en 1959. Il y fréquente des étudiants arabes (Syrie, Irak, Égypte) et traduit pour eux les cours d’allemand en arabe. Il participe activement à la vie politique étudiante maghrébine et arabe : congrès des étudiants musulmans à Paris (1947), grève de mai 1956, rapport sur la culture nationale avec Redha Malek et Mohamed Seddik Benyahia.
Refusant en 1961 une proposition de la police coloniale de diriger un hôpital en Algérie, il rejoint le FLN extérieur via l’Allemagne et l’Italie, puis Tunis.
Carrière médicale et universitaire en Algérie indépendante
- Mai 1962 : nommé directeur de l’hôpital de Tizi Ouzou (il y reste six ans).
- 1969 : agrégation en ophtalmologie, chef de service à l’hôpital Mustapha Pacha (Alger).
- centre).
- 1974-1980 : secrétaire général de l’Union des médecins algériens.
- 1983 : publication, sous sa direction, du premier Dictionnaire médical unifié arabe-anglais-français (fruit de dix ans de travail avec les Académies de langue arabe de Damas, Bagdad, Le Caire et Amman).
- Jusqu’à un âge avancé, il continue de consulter et d’opérer, tout en animant des cercles d’étude coranique.
Ministre des Affaires religieuses (septembre 1989 – juin 1991)
Dans le gouvernement réformateur gouvernement de Mouloud Hamrouche, Saïd Chibane accepte le portefeuille des Affaires religieuses à une seule condition : continuer à exercer le matin à l’hôpital Mustapha. Il y lance le projet ambitieux de « l’Institution-Mosquée » : transformer la mosquée en centre culturel, social, éducatif et caritatif, avec conseils scientifiques, waqf modernisés et formation des imams. La loi sur les habous (waqf) de 1991, toujours en vigueur, est son œuvre majeure.
Un islamo-conservatisme serein et œcuménique
Membre historique de l’Association des oulémas, lecteur assidu de Taha Hussein, Malek Bennabi et Jacques Berque, il incarne un islamisme modéré, rigoriste sur les questions de langue arabe et d’éducation religieuse, mais ouvert au dialogue interconfessionnel et à la science moderne. Il anime pendant cinq ans (2000-2005) sur Canal Algérie une émission très suivie de tafsir (exégèse) avec Amar Talbi et Abdelouahab Hamouda.
L’amitié improbable avec Hocine Aït Ahmed
Malgré des visions politiques opposées – l’un défenseur acharné de l’arabité et de l’islamité de l’Algérie, l’autre père du berbérisme politique et du socialisme démocratique –, les deux hommes entretenaient une amitié sincère et régulière. À la mort de Saïd Chibane, le FFS écrira :
« Le Pr Saïd Chibane était un ami fidèle de Hocine Aït Ahmed et un conseiller écouté de notre parti. Il considérait le FFS comme une sadaqa jariya (une aumône continue). »
Héritage
Saïd Chibane laisse l’image d’un homme rare : un savant pieux et arabophone qui n’a jamais renié ses convictions, tout en respectant profondément ceux qui pensaient autrement ; un médecin humaniste qui soigna des dizaines de milliers de patients ; un ministre qui, dans la tourmente de la fin des années 1980, tenta de réformer l’institution religieuse dans un sens éducatif et social plutôt que politique.
Il fut inhumé le 5 décembre 2022 à Chorfa, entouré de milliers de personnes venues de toute l’Algérie, témoignage d’un parcours qui, par delà les clivages idéologiques, força le respect de tous les camps.
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