Arezki Metref
Une Vie Consacrée à l’Écriture, au Journalisme et à l’Engagement
Arezki Metref, né le 21 mai 1952 à Sour El-Ghozlane (wilaya de Bouira, en Algérie), est une figure emblématique de la littérature et du journalisme algériens contemporains. Surnommé « le poète-journaliste de l’exil intérieur », il incarne une voix libre et résiliente, héritier spirituel de géants comme Kateb Yacine, Tahar Djaout et Jean Sénac. Originaire d’une famille kabyle installée à Aït Yenni (Agouni Ahmed, dans la wilaya de Tizi Ouzou), Metref a traversé les tumultes de l’histoire algérienne : de la guerre d’indépendance à la « décennie noire » des années 1990, en passant par les soulèvements du Printemps berbère (1980) et du Hirak (2019-2021). Poète, romancier, dramaturge, essayiste, peintre et même réalisateur, il est un auteur prolifique qui refuse les frontières des genres. Sa production, souvent imprégnée d’exil, d’identité berbère et de critique sociale, témoigne d’un engagement inlassable pour la liberté d’expression, la laïcité et la paix. En 2025, à l’âge de 73 ans, il continue d’écrire, de peindre et de donner des conférences, oscillant entre Paris et Alger, comme un pont vivant entre deux rives.
Jeunesse et Formation : Racines Nomades et éveil Intellectuel
Fils d’un greffier de justice et d’une mère au foyer, Arezki Metref grandit dans un milieu instruit, conscient des injustices coloniales. Pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), sa famille est contrainte à une vie nomade : il court de village en village, fuyant les combats et les rafles, une expérience qui marquera profondément son imaginaire littéraire, imprégné de souvenirs de displacement et de résistance silencieuse. Son enfance se déroule entre Bouira, Laghouat et Alger, où la famille s’installe définitivement en 1956. Ces pérégrinations précoces, à travers les paysages arides du Sud et les ruelles vibrantes de la capitale, forgent chez lui un attachement viscéral à l’Algérie plurielle – kabyle, arabe, saharienne – et une sensibilité aux fractures sociales.
Élève brillant, Metref intègre l’Institut d’études politiques d’Alger en 1968, où il suit une formation rigoureuse en sciences politiques et en journalisme. Sa promotion de 1972 coïncide avec l’effervescence post-indépendance : les idéaux socialistes du FLN, les débats sur l’africanité et les premiers craquements d’un régime autoritaire. C’est là qu’il découvre les plumes de Frantz Fanon et de Mouloud Mammeri, qui l’inspirent à mêler poésie et analyse politique. Dès ses années d’études, il commence à griffonner des vers, explorant les thèmes de la jeunesse rebelle et de la perte, comme dans son premier recueil Mourir à vingt ans (1974). Cette période formative, marquée par les utopies des années 1970, pose les bases d’un itinéraire hybride : intellectuel, artiste et militant.
Parcours Journalistiques : De l’Algérie Post-Coloniale à l’Exil International
Le journalisme devient pour Metref un sacerdoce dès 1972, année où il débute sa carrière en collaborant à des organes phares du paysage médiatique algérien. Chez L’Unité (organe du Parti de l’avant-garde socialiste), Révolution africaine (dédié aux luttes tiers-mondistes), El Moudjahid (quotidien officiel) et Algérie-Actualité (revue d’actualité), il signe des reportages incisifs sur la politique intérieure, les mouvements ouvriers et les enjeux culturels. Ses plumes, vives et poétiques, capturent l’enthousiasme des réformes agraires autant que les ombres de la corruption naissante. Par exemple, dans Révolution africaine, il chronique les alliances panafricaines, saluant les figures comme Thomas Sankara tout en critiquant les dérives bureaucratiques algériennes.
Le tournant décisif survient en janvier 1993 : avec Tahar Djaout et Abdelkrim Djaad, il cofonde l’hebdomadaire indépendant Ruptures, dont il assure la rédaction en chef. Ce journal, né dans le contexte de l’annulation du processus électoral de 1991 et de l’ascension islamiste, devient un bastion de la liberté d’expression. Ruptures publie des dossiers sur la laïcité, les droits des femmes et la reconnaissance de la langue tamazight, défiant le pouvoir et les extrémismes. Mais le 2 juin 1993, l’assassinat de Djaout – premier intellectuel tué dans la « décennie noire » – propage des menaces de mort directes à Metref. Forcé à l’exil fin 1993, il s’installe en France, où il réside jusqu’en 2001, qualifiant cet épisode d’« exil intérieur » : un arrachement physique, mais une fidélité spirituelle à l’Algérie.
En exil, Metref élargit son horizon international. Chroniqueur régulier à The Guardian (rubrique monde, de 1994 à 2025), il y signe des analyses sur les crises maghrébines, comme les attentats de 1995 à Paris ou les soubresauts du Hirak. Chez Politis, Autrement, Maghreb-Machrek et Panoramiques, il publie des enquêtes sur l’immigration et l’identité berbère. De retour en Algérie en 2001, il oscille entre Paris et Alger, collaborant à El Watan, Liberté et Le Matin d’Algérie. Ses chroniques, compilées dans des essais, traitent des thèmes récurrents : la torture sous Bouteflika, les immolations collectives de 2011, ou la résilience du peuple face à la corruption. Parmi ses articles notables, citons « Traverser la Méditerranée, coûte que coûte » (Le Monde diplomatique, 2015), qui dénonce les drames migratoires ; « Inépuisable affirmation berbère » (même revue, 2018), plaidoyer pour la reconnaissance amazighe ; et « Une tradition d’engagement politique » (2020), sur les racines militantes de la littérature algérienne. Dans El Watan, il chronique le Hirak comme un « printemps kabyle revisité », tandis que dans Liberté, il critique les « obsessions romanesques » du pouvoir post-2019. Ces écrits, souvent poétiques, font de lui un « témoin lucide » des soubresauts algériens.
Œuvre Littéraire et Artistique : Une Production Prolifique et Multiforme
Arezki Metref est un touche-à -tout génial, ayant publié plus de trente ouvrages touchant poésie, roman, théâtre, essai, et s’aventurant dans le cinéma et la peinture depuis 2003. Ses thèmes récurrents – exil, mémoire kabyle, violence et amour – s’entrelacent dans une prose lyrique, influencée par la tradition orale berbère et le surréalisme maghrébin.
Poésie : Voix de l’Intime et du Collectif
Sa poésie, éditée chez Caractères, Domens ou Dalimen, débute avec Mourir à vingt ans (1974, Paris), un cri de révolte juvénile. Bonne année ou les joies perfides (1977, Alger, avec Abdelmadjid Kaouah) ironise sur les utopies fanées. Iconoclaste et riveraine (1986, Paris, dessins de Hamid Tibouchi) explore l’errance urbaine. Abat-jour (1996, Pézenas, préface de Jean Pélégri) médite sur l’ombre de la guerre civile. Sindbad, émeutier / L’Évanescence de Tin Hinan (2004, illustrations de Tala M’loult et Metref) réinvente le mythe kabyle. Enfin, Prométhée, l’amour (2009, dessins de Tibouchi) célèbre la révolte amoureuse. Ces recueils, souvent illustrés, fusionnent texte et image, préfigurant sa peinture.
Romans et Nouvelles : Portraits d’une Algérie Oubliée
Ses romans, publiés chez Koukou, Casbah ou Sefraber, dépeignent le quotidien des « gens du peuplier » – ces anonymes des quartiers populaires. Quartiers consignés (1996, Marsa) évoque les bidonvilles algérois. Douar, une saison en exil (2006, Domens) est un journal intime de l’exil français. Roman de Kabylie ou Le livre des ancêtres (2010) tisse une saga généalogique berbère. La Traversée du somnambule (2015, Koukou), recueil de chroniques du Soir d’Algérie, convie à un « voyage dans la littérature algérienne » avec humour et mélancolie. Le jour où Mme Carmel sortit son revolver (2015, Dalimen) narre une farce féministe. Mes cousins des Amériques (2017, Koukou) explore les diasporas. Rue de la Nuit (2019, Koukou), salué par le Musée de l’histoire de l’immigration, chante la gouaille du populo algérois, à la manière de Naguib Mahfouz. Les Gens du Peuplier (2023, Casbah) et le récent Traquenard (2025, Nouba) prolongent cette veine sociale, avec une pointe d’absurde.
Théâtre : Scènes de Doute et de Désert
Ses pièces, créées à Paris et Avignon, sont diffusées sur France Culture. Priorité au basilic (1997, Domens, préface d’Abdelkrim Djaad) est montée aux Déchargeurs et au festival d’Avignon. La Nuit du doute (1997, avec post-scriptum) interroge la foi et la raison. L’Amphore (2002, créée à Confluence) et L’Agonie du sablier (2003, théâtre de la Passementerie) explorent le temps et la mémoire. L’Intuition du désert et La Fenêtre du vent complètent ce corpus théâtral, où le verbe poétique rencontre le plateau.
Essais : Chroniques d’un Pays Blessé
Ses essais, chez Domens ou Casbah, sont des armes intellectuelles. Algérie, Chroniques d’un pays blessé (1998, illustrations de Dilem) compile ses tribunes sur la décennie noire. Algérie, la vérité mais pas toute la vérité (2002) prolonge ces réflexions de 1997 à 2002. Kabylie Story (2005, Casbah) défend l’identité amazighe, du Printemps berbère au Black Spring de 2001.
Filmographie et Peinture : Extensions Visuelles
Réalisateur, il signe At Yani, paroles d’argent (2013, sur l’économie kabyle) et Une journée au soleil (2017, coréal. Marie-Joëlle Rupp, 56-78 min, SaNoSi). Depuis 2003, il peint : abstractions kabyles exposées en France et Algérie dès 2004, où couleurs vives évoquent Tin Hinan et les souks d’Alger. En 2025, il confie dans Horizons : « Je suis très attaché à l’écriture visuelle ».
Engagements : Un Militant de la Liberté et de la Mémoire Collective
Arezki Metref est avant tout un engagé. Défenseur acharné de la liberté d’expression et de la laïcité, il a risqué sa vie pour Ruptures, militant contre l’islamisme radical et l’autoritarisme d’État. Témoin de la décennie noire (1991-2002), il a collecté des témoignages sur les disparus, plaidant pour une commission Vérité et Réconciliation. Figure du Printemps berbère (1980), il a soutenu la reconnaissance de tamazight, constitutionnalisée en 2016. Durant le Hirak (2019-2021), ses chroniques dans El Watan appellent à une « transition pacifique », critiquant les généraux comme les islamistes. À l’international, via The Guardian et Le Monde diplomatique, il dénonce les hypocrisies migratoires et berbérophobes. Conférencier infatigable, il anime des débats sur la paix en Algérie, influençant une génération d’intellectuels. Son engagement, discret mais constant, s’incarne dans une « tradition politique » héritée de Kateb Yacine : écrire pour guérir les blessures collectives.
Vie Privée : Discrétion et Persévérance
Très discret sur sa sphère intime, Metref vit entre Paris et Alger, entouré d’une famille qu’il protège des feux médiatiques. Père et grand-père, il puise dans l’anonymat une force pour créer. En 2025, il prépare de nouvelles expositions et un essai sur le Hirak, affirmant : « L’écriture est ma patrie d’adoption ».
Arezki Metref reste l’un des derniers grands « poètes-journalistes » algériens, une voix inaltérable dans la tempête.
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