Yemma Ledjmaa n Temllalt

Héroïne kabyle de la résistance contre l’occupation turque-osmanlie

Naissance et origines
Yemma Ledjmaa n Temllalt (en kabyle : ⵢⴻⵎⵎⴰ ⵍⴻⴷⵊⵎⴰⵄ ⵏ ⵜⴻⵎⵍⵍⴰⵍⵜ, « la Mère Ledjmaa la Blanche ») voit le jour au cœur du XVIe siècle dans le village d’Azouza, perché sur les contreforts du Djurdjura, dans l’actuelle commune de Larbaâ Nath Irathen (ex-Fort-National), wilaya de Tizi Ouzou. Issue d’une lignée de grands propriétaires terriens, les Ath Vahrouch, elle grandit dans une Kabylie encore souveraine, où les coutumes ancestrales et la foi musulmane naissante cohabitent avec farouche indépendance.

La guerre contre l’occupation ottomane
À partir de 1550, les régences turques d’Alger tentent d’étendre leur domination sur la Kabylie. Les beys envoyés par la Sublime Porte exigent tribut, recrues et soumission. Azouza, village prospère et stratégique, devient une cible prioritaire.
Yemma Ledjmaa, alors âgée d’une trentaine d’années, refuse catégoriquement. Pieuse et intrépide, elle organise la résistance féminine et masculine du village. Armée d’une lance et d’un bouclier en peau de chèvre, elle harangue les habitants depuis la colline de Tighilt n ufella :
« Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux sous le joug du Turc ! »

Sous son commandement, les villageois tendent embuscades sur embuscades dans les gorges escarpées. Les janissaires, habitués aux plaines, sont décimés par les guets-apens kabyles. La tradition orale raconte qu’elle tua de sa propre main un officier ottoman lors d’un assaut nocturne, gagnant son surnom « n Temllalt » (la Blanche) car, selon la légende, son visage resta lumineux même couvert de sang ennemi.

Le massacre d’Azouza et le sacrifice
En 1573 (date retenue par les récits des anciens), une armée ottomane de plusieurs milliers d’hommes, commandée par un pacha d’Alger, encercle le village. À leurs côtés marchent les Ait Kaci, tribu voisine ralliée aux janissaires contre promesses de terres et de privilèges. Ces traîtres guident les Turcs à travers les sentiers secrets, désignent les caches d’armes et les familles à massacrer. Leur présence dans les rangs ennemis brise le cœur des défenseurs d’Azouza plus encore que les canons.

Pendant trois jours, les Kabyles résistent maison par maison. Yemma Ledjmaa, blessée à plusieurs reprises, refuse de fuir. Voyant les Ait Kaci fouiller les maisons en flammes et égorger les enfants pour accélérer la reddition, elle maudit publiquement leurs noms depuis le toit de l’oratoire : « Que la terre vous rejette, Ait Kaci ! Que vos enfants portent la honte de vos pères jusqu’à la septième génération ! »

Elle est capturée, traînée jusqu’au centre du village et exécutée publiquement. Son corps, refusé à la sépulture par les Ottomans, est secrètement inhumé par les survivants dans le cimetière médiéval des Ath Vahrouch.

L’exode et la renaissance
Seuls quelques dizaines d’habitants échappent au massacre. Ils se réfugient sur la colline voisine, qu’ils baptisent Tighilt n ufella (« la citadelle d’en haut »). De là naîtra le village actuel.
Le site originel d’Azouza, rasé, devient un champ de ruines où ne subsistent que les stèles funéraires médiévales, témoins muets du drame.

Le culte et la mémoire vivante
Au début des années 1960, les descendants reconstruisent un mausolée à l’emplacement précis de sa sépulture, en pierres sèches et chaux blanche, selon l’architecture kabyle traditionnelle. Le sanctuaire porte son nom complet : Lalla Yemma Ledjmaa n Temllalt.
Chaque année, lors des fêtes religieuses et des mariages, des centaines de jeunes filles viennent y déposer du henné sur les murs, implorant la sainte guerrière pour un mariage heureux avec « le fils du taleb ou du chef du village ». Ce rite, mélange de piété et de mémoire résistante, perpétue son image de protectrice des femmes kabyles.

Héritage
Yemma Ledjmaa n Temllalt incarne la figure ultime de la résistance kabyle féminine face à l’occupation turque. Son histoire, transmise oralement pendant quatre siècles, a été consignée grâce aux enquêtes des anciens d’Azouza et aux recherches des historiens locaux.
Son mausolée, situé sur la piste menant à la clinique du village, reste un lieu de recueillement et de fierté identitaire.
Comme le dit le proverbe kabyle :
« Ddunit tetteddu-t, d lmuqran i d-yeqqimen »
(Le monde passe, seuls les courageux restent).

Yemma Ledjmaa n Temllalt, elle, n’est jamais partie.
Elle veille, blanche et farouche, sur la mémoire d’un peuple qui refuse l’oubli.

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