Zouaoua

Les Zouaoua (Igawawen) : Histoire dโ€™une confรฉdรฉration kabyle du Djurdjura


Le terme Zouaoua (en kabyle : Igawawen ; en arabe : ุฒูˆุงูˆุฉ) recouvre deux niveaux de signification :

  • Au sens restreint, il dรฉsigne une confรฉdรฉration historique de huit tribus du massif central du Djurdjura, organisรฉes en deux groupes principaux :
  • Aรฏt Betroun : Aรฏt Yenni, Aรฏt Ouacif, Aรฏt Boudrar, Aรฏt Bou Akkach
  • Aรฏt Menguellet : Aรฏt Menguellet, Akbil, Aรฏt Attaf, Aรฏt Bou Youcef
  • Au sens large, le mot a รฉtรฉ utilisรฉ par les Arabes et les Ottomans pour dรฉsigner lโ€™ensemble des Kabyles, voire tous les Berbรจres du nord de lโ€™Algรฉrie. Cette gรฉnรฉralisation provient du fait que les Igawawen constituaient lโ€™un des groupes kabyles les plus visibles, militairement actifs et proches des axes stratรฉgiques reliant la cรดte ร  lโ€™intรฉrieur du pays.

Le nom Igawawen dรฉriverait du toponyme Agawa, un massif particuliรจrement escarpรฉ et densรฉment peuplรฉ au cล“ur du Djurdjura, considรฉrรฉ comme leur berceau ancestral. Ce lieu, difficile dโ€™accรจs et naturellement fortifiรฉ, a faรงonnรฉ leur rรฉputation de guerriers indomptables et de gardiens farouches de leur autonomie.


Origines antiques : des Quinquegentiens aux Jubaleni

La rรฉgion du Djurdjura est habitรฉe depuis lโ€™Antiquitรฉ par des populations berbรจres mentionnรฉes dans les sources romaines sous le nom de Quinquegentiens (Cinq Tribus), coalition qui se rรฉvolta contre Rome en 297โ€“298 apr. J.-C. Parmi ces tribus, les Jubaleni sont gรฉnรฉralement identifiรฉs comme les ancรชtres directs des Zouaoua. Le gรฉographe Ptolรฉmรฉe et les inscriptions latines situent les Jubaleni dans les ยซ cimes les plus inaccessibles du Mons Ferratus ยป, nom latin du Djurdjura, littรฉralement ยซ montagne de fer ยป.

Deux figures illustres issues de cette lignรฉe marquent le IVแต‰ siรจcle :

  • Firmus, fils du roi berbรจre Nubel, mรจne une grande rรฉvolte contre lโ€™empereur romain Valentinien Ier. Proclamรฉ roi de Maurรฉtanie, il incarne la rรฉsistance berbรจre face ร  lโ€™administration impรฉriale corrompue.
  • Son frรจre Gildon, dรฉcrit par le poรจte Claudien comme ยซ lโ€™hรฉritier de Jugurtha ยป, tente lui aussi de dรฉfier Rome, avant dโ€™รชtre vaincu.

Ces รฉpisodes tรฉmoignent dรฉjร  dโ€™une tradition de rรฉbellion et dโ€™une structure politique hiรฉrarchisรฉe, avec des chefs issus de lignages aristocratiques locaux.


Moyen ร‚ge : alliรฉs des Fatimides, maรฎtres de Bougie

Pรฉriode fatimide et ziride (Xแต‰โ€“XIIแต‰ siรจcles)

Au Xแต‰ siรจcle, les Kutama, dont les Zouaoua formaient une branche ou une alliance รฉtroite, deviennent le pilier de lโ€™armรฉe du calife chiite Ubayd Allah al-Mahdi, fondateur de la dynastie fatimide. Les Igawawen participent activement ร  la conquรชte du Maghreb central et oriental.

Ils jouent un rรดle crucial lors du siรจge de la forteresse de Kiana contre le prรฉdicateur kharijite Abu Yazid (ยซ lโ€™Homme ร  lโ€™รขne ยป), ennemi jurรฉ des Fatimides. Leur loyautรฉ militaire leur vaut une place centrale dans lโ€™ordre nouveau.

Lorsque les Fatimides transfรจrent leur capitale au Caire en 973, leurs gรฉnรฉraux berbรจres fondent des dynasties locales : les Zirides en Ifriqiya et les Hammadides en Algรฉrie centrale. Les Zouaoua passent alors sous lโ€™autoritรฉ des Hammadides, qui รฉrigent en 1067 la ville de Bougie (Bgayet) sur leur territoire. Cette citรฉ devient un centre intellectuel, commercial et naval majeur, mais reste entourรฉe de tribus kabyles jalouses de leur indรฉpendance.

Pรฉriode hafside (XIIIแต‰โ€“XVแต‰ siรจcles)

Au XIVแต‰ siรจcle, le grand historien Ibn Khaldoun, lui-mรชme dโ€™origine berbรจre (Banu Hilal par alliance, mais profondรฉment influencรฉ par la culture kabyle), consacre plusieurs pages aux Zouaoua dans son Histoire des Berbรจres. Il les dรฉcrit comme :

ยซ une nation nombreuse, รฉtablie dans une de leurs retraites les plus difficiles ร  aborderโ€ฆ Ils bravent la puissance du gouvernement et ne paient lโ€™impรดt quโ€™autant que cela leur convient. ยป

Il liste des tribus zouaouiennes aujourdโ€™hui disparues ou absorbรฉes โ€” Aรฏt Iraten, Aรฏt Fraoussen, Aรฏt Oumalou โ€” et souligne leur organisation en confรฉdรฉrations flexibles, capables de sโ€™unir face ร  la menace extรฉrieure tout en conservant une autonomie locale stricte.


ร‰poque ottomane : le Royaume de Koukou et la rรฉsistance permanente

Fondation du Royaume de Koukou (1515)

En 1515, Sidi Ahmed ou el-Kadi, descendant dโ€™une famille de lettrรฉs et de marabouts de Bougie, fonde le Royaume de Koukou dans les hauteurs du Djurdjura. Ce royaume, reconnu dans les archives espagnoles sous le nom de ยซ Reino de Azuagos ยป (Royaume des Zouaoua), devient un foyer de pouvoir indigรจne face ร  la Rรฉgence dโ€™Alger naissante.

Les relations entre Koukou et les Ottomans sont ambiguรซs : alliances tactiques contre les Espagnols ou les tribus rivales alternent avec des conflits ouverts. Les Zouaoua refusent toute sujรฉtion directe et maintiennent leur systรจme coutumier.

Lโ€™รฉpisode emblรฉmatique de 1746โ€“1747

Lorsque le bey Mohammed Ben Ali tente de soumettre les Aรฏt Ouacif, il envoie des รฉmissaires porteurs de pain blanc โ€” symbole de paix et de soumission. En rรฉponse, les Zouaoua renvoient des beignets saupoudrรฉs de poivre rouge accompagnรฉs dโ€™un message sans รฉquivoque :

ยซ Ces aliments recouverts de poivre ravivent notre ardeur guerriรจre et notre haine pour lโ€™รฉtranger. ยป

Ils interdisent formellement ร  toute troupe ottomane de pรฉnรฉtrer sur leur territoire. Face ร  ce dรฉfi, le bey renonce ร  lโ€™offensive.

Cette rรฉsistance pousse les notables religieux (marabouts) des Aรฏt Betroun ร  adopter en 1749 une sรฉrie de rรฉformes juridiques radicales, notamment lโ€™exhรฉrรฉdation des femmes, afin de renforcer la cohรฉsion lignagรจre et รฉviter les divisions internes face ร  la menace extรฉrieure. Ces lois, bien que controversรฉes, reflรจtent la capacitรฉ dโ€™adaptation politique des sociรฉtรฉs kabyles.


La conquรชte franรงaise (1830โ€“1857) : les derniers ร  tomber

Rรฉsistance immรฉdiate et prolongรฉe

Dรจs 1830, les Zouaoua envoient des combattants participer ร  la dรฉfense dโ€™Alger. Contrairement ร  dโ€™autres rรฉgions, ils ne se soumettent jamais facilement. Entre 1849 et 1856, plusieurs rรฉvoltes รฉclatent, souvent en coordination avec dโ€™autres tribus kabyles.

Des figures emblรฉmatiques de la rรฉsistance algรฉrienne รฉmergent dans leurs rangs :

  • Lalla Fatma Nโ€™Soumer, native des Aรฏt Iraten, devient le symbole spirituel et militaire de la rรฉsistance fรฉminine.
  • Chรฉrif Boubaghla, chef mystique et guerrier, rallie les Zouaoua ร  sa cause anticoloniale.

La campagne dรฉcisive de 1857

Le marรฉchal Jacques Louis Randon, gouverneur gรฉnรฉral de lโ€™Algรฉrie, lance une offensive massive pour briser la ยซ forteresse kabyle ยป. Les Zouaoua, perรงus comme le dernier bastion de lโ€™indรฉpendance algรฉrienne, sont la cible principale.

  • Mai 1857 : Bataille des Aรฏt Iraten โ€“ Malgrรฉ des pertes lourdes (plus de 300 soldats franรงais tuรฉs), les troupes coloniales finissent par prendre le dessus grรขce ร  lโ€™artillerie.
  • 24โ€“30 juin 1857 : Bataille dโ€™Icheriden โ€“ Lโ€™un des affrontements les plus sanglants de toute la conquรชte. Les Zouaoua, retranchรฉs dans des positions naturelles, infligent de sรฉvรจres pertes avant dโ€™รชtre submergรฉs.
  • Conquรชte dโ€™Aรฏt Yenni : En reprรฉsailles, les villages sont systรฉmatiquement incendiรฉs, les oliviers coupรฉs, les greniers pillรฉs.

En juillet 1857, les derniรจres tribus โ€” Aรฏt Idjer, Aรฏt Zikki โ€” se rendent. Les Zouaoua deviennent ainsi les derniers Algรฉriens ร  perdre leur indรฉpendance, prรจs de 27 ans aprรจs la chute dโ€™Alger.


Organisation sociale et dรฉmographie au XIXแต‰ siรจcle

Selon les recensements militaires franรงais (notamment ceux dโ€™Adolphe Hanoteau et dโ€™Auguste Letourneux), la population zouaouie รฉtait impressionnante :

ConfรฉdรฉrationPopulationFusils
Zouaoua (proprement dits)34 1788 060
Zouaoua de lโ€™est22 9407 585
Aรฏt Iraten27 9066 665
Guechtoula12 6953 731
Aรฏt Sedka14 1093 065
Total139 83836 713

Ces chiffres rรฉvรจlent une densitรฉ dรฉmographique exceptionnelle pour une rรฉgion montagneuse, ainsi quโ€™une mobilisation militaire quasi universelle.

Caractรฉristiques socioculturelles

  • Industrie mรฉtallurgique : 213 artisans spรฉcialisรฉs dans la fabrication de couteaux, bijoux en argent, et armes blanches. Aรฏt Yenni รฉtait rรฉputรฉ pour ses ciseleurs.
  • Agriculture : Plus de 1 059 moulins ร  huile et ร  farine, tรฉmoignant dโ€™une รฉconomie rurale autonome et prospรจre.
  • Organisation politique : Basรฉe sur la tajmat (assemblรฉe villageoise) et le qanoun (code coutumier oral). Les dรฉcisions รฉtaient prises collectivement, et les conflits rรฉglรฉs par mรฉdiation.
  • Rรฉputation : Dรฉcrits par les Franรงais comme ยซ belliqueux, intelligents, fiers de leur sol et de leur libertรฉ ยป, les Zouaoua incarnaient lโ€™archรฉtype du ยซ Kabyle libre ยป.

Hรฉritage et postรฉritรฉ

Les Igawawen restent un symbole puissant de rรฉsistance berbรจre face ร  toutes les dominations : romaine, arabe, ottomane, franรงaise. Leur histoire dรฉmontre que les sociรฉtรฉs kabyles nโ€™รฉtaient pas des ยซ tribus primitives ยป, mais des entitรฉs politiques complexes, dotรฉes de mรฉcanismes de gouvernance, de diplomatie et de stratรฉgie militaire.

Leur nom a traversรฉ les siรจcles :

  • Sous les Ottomans, ยซ zouaoua ยป devint synonyme de fantassin dโ€™รฉlite, recrutรฉ pour sa bravoure.
  • ร€ lโ€™รฉpoque coloniale, les Franรงais les craignaient autant quโ€™ils les admiraient, voyant en eux ร  la fois un obstacle et un modรจle de ยซ race noble ยป.
  • Aujourdโ€™hui, dans la mรฉmoire collective kabyle, les Zouaoua incarnent lโ€™attachement ร  la terre, ร  la langue et ร  lโ€™autonomie.

Leur territoire, toujours densรฉment peuplรฉ, reste un cล“ur battant de la culture amazighe, oรน les assemblรฉes villageoises, bien que marginalisรฉes, continuent de jouer un rรดle symbolique.



ยซ Les Zouaoua ne se rendent pas. Ils disparaissent dans la montagne, et la montagne parle pour eux. ยป
โ€” Proverbe kabyle

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