La famille Ben Ali Cherif

De la servitude sainte : la famille Ben Ali Cherif en Petite Kabylie (1841-1957)

1768552063-1024x775 La famille Ben Ali Cherif

Thรจse centrale : L’article dรฉmontre comment une famille maraboutique (une aristocratie religieuse), les Ben Ali Cherif, a utilisรฉ son statut religieux et son alliance avec le pouvoir colonial franรงais pour รฉtablir et maintenir un systรจme de servitude et de domination รฉconomique sur les populations locales en Petite Kabylie, entre 1841 et 1957.


Synthรจse des mรฉcanismes de domination

1. Alliance avec le colonisateur et accaparement des terres

  • Soutien ร  la France : Dรจs le dรฉbut de la conquรชte franรงaise, la famille Ben Ali Cherif, notamment Mohamed Saรฏd Ben Ali Cherif (1820-1897), a choisi la collaboration avec l’armรฉe coloniale (comme le marรฉchal Bugeaud). En rรฉcompense de sa loyautรฉ, l’armรฉe franรงaise lui a construit un bordj (une grande maison fortifiรฉe) dans la vallรฉe de la Soummam, qui est devenu le centre nรฉvralgique de son pouvoir.
  • Spoliation fonciรจre : Profitant du chaos et des rรฉpressions suivant la grande rรฉvolte de 1871 (menรฉe par Mokrani), la famille a accru sa richesse en accaparant des milliers d’hectares de terres collectives tribales, devenant ainsi une puissance latifundiaire (propriรฉtaire de vastes domaines).

2. La mise en servitude des populations

La puissance des Ben Ali Cherif reposait sur l’exploitation d’une main-d’ล“uvre maintenue dans un รฉtat de servitude. Plusieurs mรฉthodes รฉtaient utilisรฉes :

  • Captation par la charitรฉ : La zawiya (confrรฉrie religieuse) et le bordj attiraient les personnes les plus vulnรฉrables (orphelins, femmes abandonnรฉes, familles frappรฉes par la famine) en distribuant de la nourriture, notamment du pain (aษฃrum n ccer, le ยซย pain de la faimย ยป). Cette ยซย hospitalitรฉย ยป se transformait rapidement en un enfermement et un travail forcรฉ sans contrepartie.
  • Exploitation de la misรจre : Les crises frumentaires, comme celle des annรฉes 1930, livraient des familles entiรจres ร  la merci des Ben Ali Cherif, qui les ยซย protรฉgeaientย ยป en รฉchange de leur libertรฉ.
  • Dรฉtournement des coutumes : La tiwizi (tradition de travail collectif et solidaire) รฉtait dรฉtournรฉe en une corvรฉe obligatoire et coercitive, le ยซย travail de droitย ยป (lxedma s lแธฅeqq), imposรฉ aux paysans et aux รฉtudiants religieux (tolba) de la rรฉgion.

3. Le monde clos du bordj : un systรจme despotique

Le bordj fonctionnait comme un microcosme de domination totale :

  • Une domesticitรฉ nombreuse : Des centaines de personnes, surtout des femmes et des enfants, y vivaient dans des conditions de servitude, effectuant des tรขches harassantes et spรฉcialisรฉes (affinage de la semoule, fabrication du beurre, entretien, etc.).
  • Perte d’identitรฉ : Les domestiques รฉtaient souvent renommรฉs, privรฉs de leur histoire et de leur lien familial, renforรงant ainsi leur dรฉpendance.
  • Stratรฉgies matrimoniales : La famille contrรดlait strictement les mariages de ses domestiques, retardant ou annulant les unions pour ne pas perdre sa main-d’ล“uvre. Cela conduisait ร  un cรฉlibat forcรฉ et ร  un isolement du groupe servile.
  • Figure de la concubine : L’article dรฉcrit le rรดle ambigu d’une concubine, une domestique รฉlevรฉe au rang de favorite du bachagha. Elle gรฉrait les distributions de nourriture et une partie de l’intendance, incarnant ร  la fois un modรจle d’ascension possible et un instrument de contrรดle au sein de la domesticitรฉ.

4. Dรฉclin et rรฉsistances

  • Paupรฉrisation et rรฉsistance : ร€ partir des annรฉes 1930, les crises รฉconomiques, l’รฉmergence des partis politiques nationalistes et l’influence des rรฉformistes musulmans (comme Bachir al-Ibrahimi, un ancien taleb รฉchappรฉ du bordj) ont sapรฉ l’autoritรฉ des Ben Ali Cherif.
  • Fuites et รฉmancipation : Face aux conditions de vie de plus en plus dures et aux humiliations, certaines personnes asservies ont fui, parfois dans des conditions dramatiques, pour รฉchapper au systรจme. Cette ยซย fuiteย ยป (imhajren) รฉtait un acte d’รฉmancipation.
  • Fin du systรจme : La guerre d’Algรฉrie a prรฉcipitรฉ la chute de la famille. Menacรฉs par les maquisards du FLN, les Ben Ali Cherif ont fui vers Tunis entre 1955 et 1957, mettant fin ร  ยซย un siรจcle de servitude sainteย ยป.

Conclusion

L’article de Fatima Iberraken rรฉvรจle un pan mรฉconnu de l’histoire sociale de l’Algรฉrie coloniale. Il montre comment, sous couvert de saintetรฉ et de charitรฉ, un lignage religieux a construit sa puissance en s’alliant au colonisateur et en instaurant un systรจme de domination et d’exploitation รฉconomique proche de l’esclavage, qui a perdurรฉ jusqu’au dรฉbut de la guerre d’indรฉpendance.

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