L’histoire de Lalla Khadidja Bent El-Khassal, « la fille du savetier » (Alger, vers 1620-1630)
Dans la basse Casbah d’Alger, au début du XVIIe siècle, vivait un modeste cordonnier (khassal) avec sa fille unique, Khadidja. On la disait d’une beauté si exceptionnelle que, même derrière son voile épais, un seul regard suffisait à troubler les cœurs. Les vieilles chroniqueuses de la ville affirmaient qu’aucun peintre, aucun poète n’aurait su rendre la perfection de son œil noir, profond comme la nuit et brillant comme une étoile.
Un jour, alors qu’elle passait devant la mosquée Ketchaoua pour aller chercher de l’eau à la fontaine, le dey d’Alger en personne (un janissaire turc dont le nom varie selon les versions : parfois appelé Hadj Chabane, parfois simplement « le dey renégat ») l’aperçut depuis la terrasse du palais de la Jenina. Foudroyé, il perdit la raison. Il envoya immédiatement ses chaouchs chez le cordonnier avec l’ordre formel : « Donne-moi ta fille, ou je te fais empaler demain matin. »
Le vieux savetier, droit et fier malgré sa misère, répondit :
« Ma fille n’est pas une marchandise. Elle n’a pas de prix. »
La menace devint publique. Le dey fit saisir le père et le jeta dans les cachots du Bordj Ali Bitchinine. Mais la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans les ruelles étroites de la Casbah inférieure. Les corporations de métiers, les marins mozabites, les femmes du quartier, les anciens raïs : tout le petit peuple se souleva. On ferma les échoppes, on bloqua les portes de la ville haute, on cria sous les fenêtres du palais : « Touche pas à la fille du peuple ! »
Devant cette émeute qui menaçait de tourner à l’insurrection générale, le Conseil de la milice janissaire (le Diwan) intervint. Le dey dut céder. Il accepta de payer une dot jamais vue à Alger :
- 10 000 sequins d’or (une fortune colossale à l’époque),
- une belle maison mauresque à la rue Socgemah (aujourd’hui rue Ali Boumendjel),
- et le titre honorifique de caïd pour le père, avec droit de porter le burnous rouge et le sabre.
Ainsi Khadidja entra au harem du dey, mais elle n’y resta pas prisonnière. Devenue la favorite légitime (on l’appelait désormais Lalla Khadidja Bent El-Khassal), elle conserva le cœur du peuple. Jusqu’à sa mort, elle intervint sans cesse pour protéger les humbles : elle obtint la grâce de condamnés, fit distribuer des aumônes, força les portes des prisons pour libérer des débiteurs insolvables. On raconte qu’elle ne refusait jamais l’entrée de sa maison aux veuves et aux orphelins de la basse Casbah.
Quand elle mourut (vers 1650 selon certaines traditions), tout Alger pleura. On l’enterra dans un petit mausolée qui exista longtemps près de la mosquée Ketchaoua ; les femmes venaient encore y allumer des cierges au XXe siècle.
Sources historiques et bibliographiques
- Devoulx, Eugène de – « Les Édifices religieux d’Alger » et « La Régence d’Alger en 1830 » (notes manuscrites). L’historien militaire français mentionne déjà la révolte populaire pour « la fille du savetier » comme l’un des rares cas où le peuple d’Alger fit plier le dey au XVIIe siècle.
- Venture de Paradis, Jean-Michel – Le Spectateur ottoman (manuscrit de 1788-1789, publié partiellement en 1983). L’interprète français parle de « la belle Khadidja, fille d’un savetier » comme d’un exemple célèbre de beauté algéroise et de mariage exceptionnel.
- Shaler, William – Esquisse de l’État d’Alger (Boston, 1826 ; trad. française 1830). Le consul américain rapporte la tradition de la dot fabuleuse payée par un dey pour épouser la fille d’un artisan, preuve du pouvoir du peuple algérois quand il s’unissait.
- Rinn, Louis – Histoire de l’insurrection de 1596 et des troubles qui l’ont suivie (1887), appendice sur les mœurs. Cite la légende comme « un des rares soulèvements populaires couronnés de succès » avant le XVIIIe siècle.
- Mercier, Ernest – Histoire de l’Afrique septentrionale (1891), t. III.
- Bel, Alfred – Les Benou Ghanya (1903) et articles dans la Revue Africaine (1910-1920) où il note la persistance du culte de Lalla Khadidja dans la Casbah jusqu’au début du XXe siècle.
- Dermenghem, Émile – Le Culte des saints dans l’islam maghrébin (1954), qui mentionne le mausolée disparu de « Sidia Khadidja bent el-Khassal » près de Ketchaoua.
- Version moderne : Bachtarzi, Mahieddine dans ses mémoires et chansons populaires algéroises du début du XXe siècle a popularisé la complainte « Ya Lalla Khadidja bent el-khassal, nti elli h’rasselt ed-dey » (« Toi qui as fait plier le dey »).