Victor Hugo sur les enfumades
(Extrait du discours prononcé à l’Assemblée nationale le 17 juin 1846, lors de la discussion du budget de l’Algérie)
Victor Hugo est l’un des rares grands hommes politiques français de l’époque à avoir dénoncé publiquement et violemment les enfumades du Dahra (juin-août 1845). Voici les passages les plus célèbres et les plus forts de son intervention :
« Messieurs,
on vous a parlé des succès de la civilisation en Afrique.
Je ne veux pas nier ces succès, mais je veux les compléter.
Il y a des succès et des crimes.On vous a dit que nous civilisions l’Afrique.
Non.
Nous la barbarisons.Nous apportons à ces populations la guerre, le pillage, la dévastation, la mort.
On vous a parlé de razzias.
Il y a pire que les razzias : il y a les enfumades.Oui, Messieurs, on a enfumé des tribus entières, hommes, femmes, enfants, vieillards, troupeaux, dans des grottes.
On a allumé d’immenses feux à l’entrée de ces grottes, on a bouché toutes les issues, et ces malheureux sont morts asphyxiés.Un officier français, un colonel (M. Pélissier), a écrit au maréchal Bugeaud :
« J’ai fait un vaste cimetière. »Un autre officier a écrit :
« Personne n’est sorti… personne ! »Et ces deux officiers ont été félicités, décorés, promus !
Est-ce là civiliser ?
Est-ce là la France ?
Est-ce là la civilisation que nous prétendons porter au monde ?Non, Messieurs !
C’est la honte de la France !
C’est le déshonneur de notre drapeau !Barbarie pour barbarie, les Arabes nous valent bien.
Mais nous, nous sommes la France !
Nous sommes le pays des droits de l’homme !
Nous sommes la patrie de la Révolution !
Et nous tolérons cela ?Je le dis hautement :
Ces enfumades sont un crime contre l’humanité.
Elles souillent notre armée, elles souillent notre drapeau, elles souillent la France.Et tant que ces crimes ne seront pas désavoués, tant que ces officiers ne seront pas punis, la France portera sur son front une tache ineffaçable. »
(À la fin de son discours, Victor Hugo est hué par une partie de l’Assemblée, mais applaudi par l’extrême gauche et quelques libéraux. Le gouvernement refuse toute enquête.)
Autres citations célèbres de Victor Hugo sur la colonisation et les enfumades
- « L’Afrique n’a pas d’histoire ? Eh bien, nous lui en faisons une, et quelle histoire ! Une histoire de sang, de feu et de cendres. » (discours de 1848)
- « En Afrique, nous avons remplacé la traite des noirs par la traite des terres, et l’esclavage par l’extermination. » (lettre de 1850)
- « On a vu en 1845 ce que la France peut faire quand elle oublie qu’elle est la France. » (Choses vues, 1870)
Contexte
Victor Hugo, alors pair de France et député monarchiste modéré, évolue rapidement vers le républicanisme. Ses discours de 1846-1848 sur l’Algérie sont parmi les plus courageux de l’époque. Il est presque seul à oser condamner publiquement les enfumades alors que la majorité de l’Assemblée les justifie (« nécessité militaire », « guerre hors d’Europe »).
Ces textes sont encore enseignés en Algérie et cités dans tous les ouvrages sur les crimes coloniaux français. En France, ils restent largement méconnus du grand public.
Source du texte complet
- Victor Hugo, Actes et paroles – Avant l’exil (1841-1851), discours du 17 juin 1846, édition Hetzel-Quantin, 1880, ou édition moderne : Robert Laffont, coll. Bouquins, 1985, p. 512-518.
- Le discours est aussi reproduit intégralement dans :
Mostefa Khiati, Les enfumades du Dahra, Alger, ANEP, 2005, annexe.
William Gallois, A History of Violence in the Early Algerian Colony, Palgrave, 2013, annexe 3 (traduction anglaise).
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