la Villa Sésini (ou Susini)
La Villa Sésini, souvent orthographiée « Villa Susini » dans les témoignages algériens, est une élégante demeure de style néo-mauresque construite à la fin du XIXe siècle sur les hauteurs d’Alger, dans le quartier d’El Madania (ex-Clos Salembier). Édifiée par le notaire Alexandre Sésini, elle fut classée monument historique par la ville d’Alger dès 1926 et abrita même le consulat d’Allemagne en 1927. Après l’indépendance, elle servit temporairement de siège au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et, dans les années 1960, accueillit des stages militaires cubano-algériens pour des révolutionnaires latino-américains.
Mais pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), et surtout lors de la « Bataille d’Alger » (janvier-octobre 1957) puis jusqu’à l’indépendance, la Villa Sésini devint l’un des centres de torture les plus tristement célèbres de la capitale algérienne. Elle fut le quartier général du 1er Régiment Étranger de Parachutistes (1er REP), unité d’élite commandée à l’époque par des officiers comme le colonel Jeanpierre ou le général Massu. C’est là que furent détenus, interrogés et torturés des milliers d’Algériens (hommes, femmes, parfois adolescents) soupçonnés d’appartenir au Front de Libération Nationale (FLN) ou simplement de le soutenir.
Les méthodes de torture pratiquées à la Villa Sésini
Les témoignages convergents (victimes algériennes, appelés français repentis, officiers eux-mêmes) décrivent des pratiques systématiques qui violaient ouvertement les Conventions de Genève de 1949 (ratifiées par la France) et les principes élémentaires du droit de la guerre. Parmi les tortures les plus fréquemment rapportées à la Villa Sésini :
- La gégène (électricité)
La torture la plus emblématique : on attachait le détenu nu sur une planche ou une chaise métallique, on lui fixait des électrodes (pinces crocodiles) sur les oreilles, les doigts, les parties génitales, la langue ou les seins pour les femmes. Un magnéto de campagne (téléphone de l’armée) ou un générateur produisait des décharges électriques continues ou par à-coups. Beaucoup de victimes ont gardé des brûlures permanentes. - Le supplice de la baignoire (ou « sous-marin »)
La tête du prisonnier était plongée à plusieurs reprises dans une baignoire ou un seau rempli d’eau sale, parfois mélangée à du sel, du vinaigre ou des excréments, jusqu’à la limite de l’asphyxie. Certains ont été maintenus sous l’eau pendant plus d’une minute. - Les coups et sévices physiques
Matraques, nerfs de bœuf, câbles électriques, brûlures de cigarette, arrachage d’ongles, fractures volontaires, pendaison par les poignets ou les pieds (le « poulet rôti »), viol avec des objets (bouteilles, matraques, parfois chiens dressés selon certains témoignages). - Le viol systématique des femmes
De nombreuses combattantes ou simples sympathisantes du FLN ont été violées, souvent collectivement, parfois devant leur mari ou leur père. Louisette Ighilahriz, Nassima Hablal, Djamila Boupacha et bien d’autres ont témoigné de viols à la Villa Sésini ou dans des centres similaires. - La torture psychologique
Menaces de mort sur la famille, simulacres d’exécution, obligation d’assister à la torture d’un proche, privation de sommeil pendant des jours, injections de penthotal (« sérum de vérité »). - Les « corvées de bois »
Euphémisme militaire pour les exécutions sommaires : après torture, de nombreux détenus étaient emmenés dans les environs d’Alger et « suicidés » (balle dans la nuque ou égorgés, corps jetés dans des ravins ou enterrés dans des fosses communes).
Les principaux témoignages
- Henri Pouillot (appelé français, 1961-1962) : dans La Villa Susini, tortures en Algérie (2001), il décrit l’organisation industrielle de la torture : salles d’interrogatoire, « salle des magnétos », hurlements jour et nuit. Il parle de « l’odeur de la peur, de l’urine et du sang » qui imprégnait la villa.
- Louisette Ighilahriz (moudjahida arrêtée en 1957) : dans Algérienne (2001), elle raconte 3 mois de tortures à la Villa Sésini : gégène sur les seins, viols répétés, fractures. Elle reconnaîtra plus tard son tortionnaire principal, le capitaine Graziani, et mettra la France face à ses responsabilités en 2000 dans Le Monde.
- Nassima Hablal : secrétaire du Comité de coordination du FLN, arrêtée en 1957, torturée à la Villa Sésini : électricité, viol, bouteilles introduites dans le vagin. Elle témoignera jusqu’à sa mort en 2016.
- Paul Aussaresses (général français) : dans ses mémoires (2001), il reconnaît la torture systématique et affirme avoir croisé Jean-Marie Le Pen à la Villa Sésini, où celui-ci était officier de renseignement en 1957.
Contre les principes de la guerre
La France avait signé les Conventions de Genève de 1949 qui interdisent formellement :
- la torture et les traitements inhumains (art. 3 commun),
- les violences sexuelles,
- les exécutions sans jugement,
- les atteintes à la dignité des prisonniers.
Malgré cela, le pouvoir politique (gouvernements Guy Mollet puis de Gaulle) a couvert ou toléré ces pratiques sous le prétexte d’« interrogatoires musclés » ou de « guerre révolutionnaire ». Des rapports internes (comme celui du procureur Reliquet à François Mitterrand en 1957) alertaient déjà sur la généralisation de la torture « sans distinction de sexe ni de race ».
La Villa Sésini reste aujourd’hui encore, pour beaucoup d’Algériens, le symbole le plus douloureux de la violence coloniale française. Classée patrimoine protégé depuis 2016, elle abrite toujours le HCR, mais aucune plaque ne commémore les milliers de victimes qui y ont été brisées.
Sources Bibliographiques :
- Pouillot, Henri. La Villa Susini : tortures en Algérie, un appelé parle, juin 1961-mars 1962. Paris : Tirésias, 2001. (Témoignage direct d’un appelé sur les pratiques quotidiennes à la villa.)
- Ighilahriz, Louisette, et Nivat, Anne. Algérienne. Paris : Fayard, 2001. (Récit autobiographique d’une moudjahida torturée à la Villa Sésini.)
- Aussaresses, Paul. Services spéciaux, Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture. Paris : Perrin, 2001. (Confessions d’un officier impliqué, confirmant les pratiques systématiques.)
- Alleg, Henri. La Question. Paris : Minuit, 1958. (Témoignage fondateur sur la torture électrique, préfigurant les méthodes de la Bataille d’Alger.)
- Branche, Raphaëlle. La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962. Paris : Gallimard, 2001. (Étude approfondie sur l’institutionnalisation de la torture, avec focus sur Alger.)
- Lazreg, Marnia. Torture and the Twilight of Empire: From Algiers to Baghdad. Princeton : Princeton University Press, 2008. (Analyse sociologique des méthodes et impacts psychologiques, incluant la Villa Sésini.)
- Horne, Alistair. A Savage War of Peace: Algeria 1954-1962. New York : New York Review Books, 1977 (rééd. 2006). (Histoire complète de la guerre, avec chapitres sur la Bataille d’Alger et la torture.)
- Maran, Rita. Torture: The Role of Ideology in the French-Algerian War. New York : Praeger, 1989. (Examen idéologique de la justification de la torture par l’État français.)
- Vidal-Naquet, Pierre. L’Affaire Audin (1957-1962). Paris : Minuit, 1962. (Enquête sur un cas emblématique de disparition et de torture, élargie au système répressif.)
- Stora, Benjamin. La Gangrène et l’Oubli : La guerre d’Algérie par les textes de mémoire. Paris : La Découverte, 1991. (Recueil de textes sur la mémoire collective, incluant la torture à Alger.)
- Schwartz, Laurent. Le problème de la torture dans la France d’aujourd’hui, 1954-1961. Paris : Cahiers de la République, 1961. (Essai intellectuel sur le contexte moral et juridique.)
- Lefebvre, Daniel. Guy Mollet face à la torture en Algérie, 1956-1957. Paris : Bruno Leprince, 2001. (Analyse politique des responsabilités gouvernementales.)
Laisser un commentaire