L’Empire Larbaoui, Autopsie d’un Naufrage Industriel et Judiciaire
L’Algérie post-Bouteflika poursuit sans relâche son grand nettoyage, soldant les comptes de deux décennies de gestion opaque. Au cÅ“ur de ce déballage judiciaire d’une ampleur inédite, le secteur du montage automobile occupe une place tristement centrale, révélant des mécanismes de corruption systémique. Un nom incarne, peut-être plus que tout autre, les dérives de cette industrie factice et les liens dangereux entre argent et pouvoir Hassan Larbaoui. Ancien magnat incontournable, aujourd’hui détenu, son parcours offre une plongée saisissante et terrifiante dans les rouages d’un système où la proximité politique valait bien plus que la compétence industrielle. Cette enquête journalistique retrace l’ascension fulgurante, bâtie sur le sable des faveurs, et la chute brutale d’un homme qui prétendait motoriser l’Algérie, mais dont les ambitions ont coûté un préjudice colossal au Trésor public.
I. L’Ascension Fulgurante
Hassan Larbaoui n’est pas apparu par hasard sur la scène économique ; son ascension fut méticuleusement orchestrée. Issu d’un terreau entrepreneurial déjà existant, il a su manÅ“uvrer avec habileté dans les cercles du pouvoir pour transformer une simple affaire familiale en un conglomérat tentaculaire : le Global Group. Ce groupe est devenu, en quelques années seulement, une véritable hydre industrielle et commerciale gérant plus d’une douzaine de sociétés. L’intelligence de Larbaoui, si l’on peut l’appeler ainsi, fut de comprendre le changement de paradigme économique opéré par le pouvoir à la fin des années 2010. Face à la chute des revenus pétroliers, l’État algérien décide de restreindre drastiquement l’importation de véhicules finis pour imposer un modèle de « montage local », le fameux SKD (Semi Knocked Down) / CKD (Complete Knocked Down). Le but affiché, noble sur le papier, était de créer un tissu industriel, transférer de la technologie et économiser des devises précieuses. C’est sur ce créneau que Larbaoui va bâtir sa fortune, profitant d’un dispositif législatif complexe, mais extrêmement généreux, octroyant des exonérations fiscales et douanières massives aux monteurs agréés. Il obtient ainsi les licences exclusives pour deux géants sud-coréens : Hyundai (pour les poids lourds et bus via sa filiale Global Motors Industries GMI, implantant une usine à Batna présentée comme le futur hub du transport en Afrique du Nord) et Kia (pour les véhicules de tourisme via Kia Al Djazaïr, inondant le marché de modèles assemblés à la hâte).
II. Le Mirage de Batna
Sur le papier, et dans les discours officiels enflammés de l’époque Bouteflika, le succès de Larbaoui est total, un modèle du genre. Les usines de Global Group sont inaugurées en grande pompe par des ministres, des milliers d’emplois sont promis à une jeunesse en quête d’avenir, et le label « Made in Algeria » semble enfin décoller. Kia Al Djazaïr s’impose rapidement comme un leader incontesté du marché, profitant de l’absence de concurrence étrangère. Pourtant, derrière les façades clinquantes des chaînes de montage et les campagnes de communication agressives, la réalité est tout autre, beaucoup plus sombre. Et c’est cette réalité que l’enquête judiciaire va mettre en lumière avec un fracas assourdissant. Ce que les services de sécurité et les magistrats instructeurs découvrent est un vaste système de contournement de la loi, une supercherie industrielle. L’« intégration locale » promise, condition sine qua non des avantages fiscaux, n’existe pas. Le taux d’intégration est proche de zéro ; les usines ne font qu’assembler des sous-ensembles déjà presque terminés (moteurs, carrosseries pré-peintes). Il n’y a aucune fabrication locale de pièces mécaniques, de pneumatiques ou de vitrage. Ce sont les « Kits du Scandale ». Ce simulacre d’industrie permet à Global Group de bénéficier de tous les avantages fiscaux et douanières sans aucune contrepartie industrielle pour le pays. L’entreprise continue d’importer massivement pour des milliards de dollars, aggravant le déficit de la balance des paiements, tandis que le Trésor public est spolié de recettes considérables en raison des exonérations indues.
III. La Chute et le Grand Déballage
Février 2019 : Le Hirak explose. Le régime Bouteflika vacille puis tombe. L’impunité garantie par la proximité avec l’Isaba la bande de privilégiés vole en éclats. C’est le début d’une chasse aux sorcières judiciaire inédite, qui n’épargnera personne. Le krach pour Hassan Larbaoui survient en juin 2019. L’homme fort de Batna est convoqué puis arrêté, un choc pour l’opinion publique qui le croyait intouchable. Il est placé sous mandat de dépôt et son empire commence immédiatement à s’effondrer. L’instruction pénale est foudroyante, révélant l’ampleur de la délinquance financière de haut vol. Le patron de Global Group fait face à un catalogue de chefs d’accusation accablants : blanchiment d’argent issu de la corruption, obtention d’avantages indus, trafic d’influence auprès de hauts fonctionnaires, dilapidation de deniers publics en raison du manque à gagner colossal pour le Trésor, et modification illégale des prix pour gonfler ses marges. Les experts mandatés chiffrent le préjudice direct pour l’État à plusieurs dizaines de milliards de dinars. Hassan Larbaoui est jugé dans le cadre des grands procès du montage automobile, comparaissant aux côtés d’anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, ce qui souligne le caractère politique et systémique de cette corruption. La justice se montre implacable. En appel, la Cour d’Alger confirme la sévérité du jugement : Hassan Larbaoui est condamné à 8 ans de prison ferme, peine assortie de la confiscation totale de tous ses biens immobiliers (villas, appartements, terrains) et de ses comptes bancaires. Ses frères, impliqués dans la gestion du Global Group, écopent également de lourdes peines de prison.
IV. L’Héritage Amère d’un Fiasco Industriel
Aujourd’hui, le paysage est désolant. Les usines de Global Group à Batna sont à l’arrêt, ses actifs sont saisis et Hassan Larbaoui purge sa peine. Le secteur du montage automobile en Algérie, qui devait être un moteur de croissance, est un champ de ruines. Des milliers de travailleurs se retrouvent au chômage, victimes de la cupidité de leurs dirigeants, et le marché du véhicule est totalement désorganisé, laissant les consommateurs dans le désarroi. L’affaire Larbaoui reste un symbole puissant et un avertissement pour l’avenir. C’est le portrait sans concession d’un homme d’affaires qui a préféré corrompre plutôt que d’investir véritablement, encouragé par un pouvoir complice qui a confondu développement industriel et enrichissement personnel. Pour l’Algérie, l’autopsie de cet empire déchu est une leçon douloureuse sur la nécessité absolue de bâtir une économie transparente, saine et loin des mirages du SKD et de la rente. La reconstruction sera longue, mais elle commence par la reconnaissance de ces erreurs passées.