Edmond Nathan Yafil (1874-1928), le passeur de la Casbah
Il y a, dans l’histoire culturelle de l’Alger du tournant du siècle, des figures dont l’influence dépasse largement le cercle où elles ont vécu. Edmond Nathan Yafil est de celles-là. Musicien, éditeur, pédagogue et impresario, il a consacré sa vie à une tâche que rien ne le destinait a priori à accomplir : fixer par l’écriture un patrimoine musical — la « Sanâa » algéroise, branche algérienne de la musique andalouse — qui ne s’était jusque-là transmis que de mémoire en mémoire, dans l’intimité fumeuse des cafés maures de la Casbah.
Un enfant des cafés maures
Né le 24 janvier 1874 à Alger, dans une famille juive indigène, Edmond Nathan Yafil — que l’on surnommait aussi « Yafil Ibn Chabab » — grandit dans le sillage de son père, Makhlouf Yafil, tenancier d’une gargote de la Casbah. Le détail est savoureux et très « casbahesque » : ce père mélomane devait son propre surnom, « Makhlouf Loubia », à sa spécialité culinaire, la « loubia » — les haricots. C’est donc dans une gargote-café, biberonné à la musique autant qu’aux fèves, que le petit Edmond grandit. Dès l’âge de deux ou trois ans, l’enfant est emmené dans les cafés maures où se perpétuait, soir après soir, la tradition orale de la musique savante citadine. C’est là, au café Malakoff, qu’il fait la rencontre décisive de sa vie : celle du plus grand maître musulman de la Sanâa de son temps, Cheikh Mohamed Ben Ali Sfindja (1844-1908).
Bachelier et titulaire d’un diplôme d’études supérieures d’arabe — une formation rare pour un musicien de tradition orale —, Yafil possède un atout que ses pairs n’ont pas : la maîtrise du solfège occidental. C’est cette double compétence, musicale et savante, qui va faire de lui bien plus qu’un interprète parmi d’autres.
L’héritier et le transcripteur
Sfindja transmet à son jeune disciple une part considérable de la tradition orale andalouse. Leur collaboration s’intensifie avec l’arrivée à Alger du musicologue français Jules Rouanet, auquel Yafil sert d’informateur et de collaborateur indigène indispensable : c’est en grande partie sur la mémoire de Sfindja et sur l’expertise de Yafil que Rouanet s’appuie pour forger, au tout début du XXe siècle, l’expression même de « musique andalouse ».
Cette collaboration a des allures de course contre la montre. Entre 1899 et 1902, pressés par l’âge avançant de leur informateur, Yafil et Rouanet transcrivent à la hâte le répertoire de Sfindja. Le décompte en est resté d’une précision presque comptable : Bachtarzi évaluera plus tard que le duo avait transcrit exactement 76 airs, touchiate, noubate et neqlabate durant cette seule période. La scène a quelque chose de dramatique : Sfindja ne parlait pratiquement pas français, Rouanet ne parlait pas arabe, et Yafil, qui maîtrisait les deux langues, servait d’intermédiaire — et bien plus que cela. Il fallait faire vite, avant que le vieux maître n’emporte sa mémoire avec lui.
De cette collaboration naît, à partir de 1904, le « Répertoire de musique arabe et maure », collection de « noubet, touchiat » et chants publiée en fascicules successifs jusqu’en 1927 — vingt-neuf livraisons au total, qui constituent encore aujourd’hui l’une des sources écrites les plus anciennes et les plus complètes du répertoire algérois. La même année 1904, Yafil publie également, de son propre chef, deux recueils de textes : une version en judéo-arabe, le « Diwan al-aghānī min kalām al-Andalus », et une version en arabe, le « Majmūʻāt al-aghānī fī al-alḥān min kalām al-Andalus » (« Recueil des chants sur les mélodies de la parole andalouse »). Il contribue par ailleurs à l’Encyclopédie de la musique d’Albert Lavignac.
À la mort de Sfindja, en 1908, Yafil poursuit seul ce travail de fixation, en s’entourant de deux autres cheikhs, Laho Seror et Saïdi — car la transcription exigeait une connaissance du solfège qu’aucun des maîtres traditionnels ne possédait. Il devient, dans les faits, l’héritier spirituel du maître disparu, et le principal artisan du passage de cette musique de la mémoire vivante vers l’archive écrite.
Son rôle ne s’arrête pas au papier. Anecdote moins connue : dès 1907, quand paraît le tout premier label discographique créé en Algérie, c’est Yafil lui-même qui s’y fait enregistrer comme chanteur — bien avant de devenir, pour les décennies suivantes, le conseiller incontournable des firmes venues capter la musique traditionnelle et moderne d’Algérie et du Maghreb.
Un innovateur et un pédagogue
La première école de musique arabe (1909)
En 1909, Yafil fonde à Alger la première école de musique arabe de l’histoire de la ville. Deux ans plus tard, en 1911, tirant parti de la loi de 1901 sur les associations et bénéficiant de l’appui d’élus musulmans « favorables à l’assimilation », il transforme cette école en une société musicale déclarée : El Moutribia (« l’Enchanteresse » ou « la Mélodieuse »). C’est la première association de ce type en Algérie.
El Moutribia fait passer le répertoire andalou du cercle restreint et quasi confidentiel des cafés maures et des cercles privés à la scène des salles de spectacle, en Algérie comme lors de tournées en Afrique du Nord et en Europe. C’est en son sein que Yafil forme son plus fidèle disciple, Mahieddine Bachtarzi (1897-1986) — et leur rencontre ne doit rien au hasard scolaire. En 1918, le jeune Bachtarzi n’est encore qu’un muezzin de mosquée, habitué des milieux religieux. Yafil, littéralement conquis par le timbre de sa voix, le repère et le prend sous son aile — le « détournant », à la stupeur probable de ses pairs religieux, vers la musique profane. L’élève ainsi cueilli deviendra l’un des plus grands ténors et hommes de théâtre de l’Algérie du XXe siècle ; on retrouve à ses côtés, parmi les autres disciples de Yafil, la chanteuse Marie Soussan. Bachtarzi assurera la direction musicale d’El Moutribia à partir de 1923, avant d’en devenir le président, prenant ainsi le relais de l’homme qui l’avait formé.
Le succès de l’entreprise ne se limite pas à la scène artistique : en 1930, Bachtarzi devient le troisième musicien maghrébin admis à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM) — après Yafil lui-même et le Tunisien Mohamed Kadri, preuve de la reconnaissance institutionnelle acquise par ce cercle de musiciens indigènes.
La chaire de musique arabe au Conservatoire d’Alger (1922)
En 1922, de nouveau avec le soutien d’élus musulmans, Yafil obtient la création d’une chaire de musique arabe au Conservatoire d’Alger, héritant ainsi, sur le plan institutionnel, de la place qu’occupait Sfindja de son vivant. Il en devient le premier titulaire d’origine juive, faisant ainsi entrer dans l’enseignement officiel français un répertoire jusque-là cantonné à la tradition orale et aux cercles communautaires.
Un héritage au-delà des communautés
Edmond Nathan Yafil meurt à Alger début octobre 1928 — les sources hésitent entre le 7 et le 8 du mois. Toute sa vie durant, il s’était distingué de nombre de ses coreligionnaires plus enclins à la francisation, en choisissant de se positionner résolument dans le patrimoine culturel indigène, pour en affirmer et en sauver le fonds identitaire savant : la musique arabo-andalouse. Ce choix, entretenu pendant plus de vingt ans de labeur patient, lui vaut une reconnaissance qui traverse les appartenances confessionnelles : loué et estimé par les Algériens musulmans de son temps, il demeure aujourd’hui considéré comme l’un des tout premiers artisans du renouveau de la musique arabo-andalouse en Algérie moderne, aux côtés de figures comme Mustapha Aboura.
Cette reconnaissance mutuelle, tissée au fil de décennies de compagnonnage musical avec les cheikhs musulmans de la Casbah, trouve son expression la plus forte dans le souvenir de son disciple Bachtarzi, qui s’engagea à poursuivre l’œuvre de son maître — perpétuant ainsi, par-delà la mort de Yafil, le geste qui avait uni les communautés juive et musulmane d’Alger autour d’un même patrimoine sonore.
Musicien resté modeste — il ne savait, à ses débuts, ni lire ni écrire la musique —, Yafil aura été avant tout un homme de méthode et de conviction : convaincu qu’un art transmis seulement de bouche à oreille était un art menacé, il a mis au service de la mémoire collective algéroise sa plume, son carnet de commande, et surtout sa capacité à fédérer autour de lui des maîtres, des élèves et des institutions. C’est cette œuvre de sauvegarde, plus que ses propres compositions, qui fait de lui l’une des figures fondatrices de la musique andalouse algérienne telle qu’elle nous est parvenue.
Sources:
Wikipédia (fr/en), Wikidata, Posen Library, Hadj Miliani (2012), Insaniyat/CRASC, Jewish Maghrib Jukebox, MondesFrancophones, Mouloudia Club Algérois, blog Newdiapason de Skikda, « La chanson Judéo-arabe », Jonathan Glasser (eScholarship), et les blogs sur la rencontre avec Bachtarzi en 1918.
Edmond Nathan Yafil (1874-1928)، ناقل القصبة
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