Mohamed Mechati
Mohamed Mechati (en arabe : Ù…ØÙ…د مشاطي) est l’un des membres les plus discrets mais les plus emblématiques du Groupe des 22. Considéré comme le dernier survivant de cette réunion historique jusqu’à son décès, il incarne le militantisme de longue haleine, de la clandestinité à l’après-indépendance, en passant par l’engagement diplomatique et mémoriel.
Jeunesse et formation d’un militant (1921-1940s)
Mohamed Mechati naît le 21 mars 1921 à Constantine, dans une famille très modeste du vieux quartier de la ville. Son père, artisan cordonnier (savatier), meurt de la tuberculose quand Mechati n’a que huit ans. Élevé par sa mère dans des conditions difficiles, il grandit dans un environnement marqué par la pauvreté et la domination coloniale.
Dès son adolescence, il s’engage dans le mouvement nationaliste. Influencé par les idées du PPA (Parti du Peuple Algérien), il rejoint les rangs du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques). Comme beaucoup de jeunes militants de sa génération, il intègre l’Organisation Spéciale (OS), le bras armé clandestin créé en 1947 pour préparer la lutte armée. Il y occupe des responsabilités concrètes : il devient chef de zone dans l’Algérois et opère sous le pseudonyme de « Mansour ».
Son parcours est celui d’un militant de terrain : il participe aux activités clandestines, à la propagande et à l’organisation logistique, tout en évitant les arrestations massives qui frappent l’OS en 1950.
Le rôle décisif dans le Groupe des 22 (juin 1954)
En juin 1954, Mohamed Mechati participe à la fameuse Réunion des 22 dans la villa de Lyès Derriche au Clos Salembier (El-Madania, Alger). Âgé d’environ 33 ans, il fait partie du noyau d’anciens de l’OS qui décident à l’unanimité du passage à la lutte armée illimitée jusqu’à l’indépendance totale.
Les 22 militants adoptent des résolutions clés :
- Déclenchement de l’insurrection dans un délai de six mois (tenu avec la Toussaint Rouge du 1er novembre 1954) ;
- Découpage de l’Algérie en cinq wilayas ;
- Création du CRUA, puis du FLN.
Mechati est l’un des participants les plus discrets du groupe. Il n’occupe pas un rôle de commandement militaire de premier plan comme Ben Boulaïd, Ben M’Hidi ou Didouche, mais sa présence témoigne de l’ancrage constantinois et de la détermination collective des militants de base à rompre avec l’immobilisme du MTLD.
Peu après la réunion, à la mi-octobre 1954, il quitte l’Algérie pour Lyon, où il prend en charge des responsabilités au sein de la Fédération de France du FLN. Il y organise le soutien logistique, le financement et la mobilisation de l’émigration algérienne en métropole – un rôle crucial car la Fédération de France deviendra un pilier financier et politique de la Révolution.
Parcours pendant la guerre (1954-1962)
Mechati reste actif dans la clandestinité en France, contribuant à structurer les réseaux du FLN face à la répression française (notamment après le 17 octobre 1961). Il échappe aux grandes rafles et continue son engagement jusqu’à l’indépendance.
Contrairement à plusieurs de ses compagnons du Groupe des 22 (Ben Boulaïd, Didouche, Ben M’Hidi, Badji Mokhtar…), il survit à la guerre. Douze des 22 membres verront l’indépendance ; Mechati fait partie de ceux qui vivront longtemps après.
Après l’indépendance : diplomatie, engagement et mémoire
Dès 1962, Mohamed Mechati met son expérience au service de l’État algérien. Il occupe plusieurs postes diplomatiques importants, dont celui d’ambassadeur d’Algérie en Allemagne (République fédérale d’Allemagne à l’époque).
Il reste un militant intègre, attaché aux idéaux d’origine de la Révolution. Après sa carrière diplomatique, il s’engage dans la société civile : il devient vice-président de la Ligue algérienne des droits de l’homme, défendant les valeurs de justice et de démocratie qu’il avait portées pendant la lutte.
Mechati est surtout connu pour avoir laissé un témoignage précieux : il publie ses Mémoires sous le titre Militant de l’indépendance algérienne – Mémoires 1921-2000. Cet ouvrage retrace son itinéraire personnel tout en éclairant l’évolution de la conscience nationale algérienne, depuis les années 1930 jusqu’à la fin du XXe siècle. Il y livre des réflexions sur le Groupe des 22, les tensions internes au FLN, et les défis post-indépendance.

Décès et héritage (2014)
Mohamed Mechati s’éteint le 3 juillet 2014 à l’âge de 93 ans dans un hôpital de Genève (Suisse), où il recevait des soins. Il est alors le dernier membre vivant du Groupe des 22. Sa dépouille est rapatriée en Algérie et inhumée au cimetière de Thaalibia (Alger), aux côtés de nombreuses figures de la Révolution.
Les hommages soulignent son parcours exemplaire : militant de la première heure, homme de conviction, discret mais déterminé, resté fidèle aux idéaux de novembre 1954 sans verser dans les compromissions politiques ultérieures.
Nuances et considérations
- Un « héros méconnu » : Contrairement à des figures charismatiques comme Ben M’Hidi ou Boudiaf, Mechati n’a pas cherché la lumière médiatique. Son rôle était davantage organisationnel et logistique que militaire ou politique de premier plan. Cela explique pourquoi il reste moins cité dans l’histoire officielle, pourtant il était présent au moment fondateur.
- Perspective constantinoise : Originaire de Constantine, il apportait au Groupe des 22 une vision ancrée dans l’Est algérien, région qui jouera un rôle majeur dans le déclenchement (avec les Aurès et le Nord-Constantinois).
- Témoignage critique : Dans ses Mémoires et interviews tardives, il évoque les craintes du groupe face aux divisions (messalistes, berbéristes…), les débats internes et la nécessité de l’unité. Il incarne la mémoire vivante d’une révolution qui fut collective avant d’être portée par quelques grands noms.
- Implications plus larges : Son parcours illustre comment des militants issus de milieux modestes, sans formation militaire prestigieuse, ont pu contribuer de manière décisive à la libération nationale, puis accompagner l’État naissant tout en maintenant une posture critique.
Mohamed Mechati symbolise la continuité entre la génération des « 22 » et l’Algérie indépendante : un engagement sans faille, de la clandestinité à la diplomatie, puis à la préservation de la mémoire.
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