Le banditisme en Kabylie, 2001-2014

Comment le retrait des gendarmes a creusรฉ un vide sรฉcuritaire meurtrier

Entre banditisme opportuniste et rรฉsilience communautaire, la wilaya de Tizi Ouzou a traversรฉ une dรฉcennie de terreur oรน les populations ont dรป sโ€™organiser face ร  lโ€™absence de lโ€™ร‰tat.


Un retrait stratรฉgique aux consรฉquences imprรฉvues

Le 18 avril 2001, la mort de Massinissa Guermah โ€” lycรฉen de 18 ans abattu par balles dans lโ€™enceinte de la gendarmerie de Bรฉni Douala (Tizi Ouzou) โ€” dรฉclenche le ยซ Printemps noir ยป, soulรจvement kabyle qui fera plus de 120 morts et des milliers de blessรฉs en trois mois. Face ร  la colรจre populaire, les autoritรฉs dรฉcident un retrait progressif des unitรฉs de gendarmerie nationale des zones rurales et montagneuses de Kabylie dรจs mai-juin 2001. Entre 600 et 800 gendarmes, dont de nombreux gradรฉs, quittent brigades et postes avancรฉs dans les villages, massifs forestiers et chemins secondaires.

Ce retrait, conรงu comme mesure dโ€™apaisement politique, crรฉe un vide institutionnel durable. La Sรปretรฉ nationale (police) maintient sa prรฉsence dans les centres urbains et grands axes, mais ne dispose ni des effectifs ni de la mission pour couvrir les 2 168 kmยฒ de reliefs escarpรฉs de la wilaya. Douze ans plus tard, en 2012, la couverture sรฉcuritaire de la gendarmerie ne dรฉpassera toujours pas 30 % du territoire. Un terrain propice aux embuscades se forme alors dans des zones comme Tala Bounane (Bรฉni Douala), le Pont Noir (entrรฉe sud de Boghni) ou les forรชts dโ€™Aghribs โ€” des ยซ coupe-gorge ยป oรน les barrages fictifs deviennent monnaie courante.


Banditisme opportuniste : des faux terroristes pour terroriser les commerรงants

ร€ partir de 2005, des rรฉseaux de grand banditisme รฉmergent, ciblant entrepreneurs, commerรงants, mรฉdecins et propriรฉtaires terriens perรงus comme aisรฉs. Contrairement ร  une idรฉe reรงue, ces groupes nโ€™entretiennent aucun lien organique avec Al-Qaรฏda au Maghreb islamique (AQMI). Leur mode opรฉratoire rรฉvรจle une imposture calculรฉe : tenues ยซ afghanes ยป, cagoules et Kalachnikovs servent ร  se faire passer pour des terroristes afin dโ€™accroรฎtre la terreur. Les ranรงons exigรฉes โ€” entre 10 et 50 millions de dinars (et non ยซ milliards de centimes ยป, erreur courante dans les archives) โ€” visent un but purement crapuleux.

La chronologie des enlรจvements documentรฉs rรฉvรจle une escalade tragique :

  • Novembre 2009 : Abdellah Talmat Kadi, commerรงant dโ€™Iflissen, devient la premiรจre victime mรฉdiatisรฉe. Libรฉrรฉ sans ranรงon grรขce ร  des battues villageoises dans les massifs .
  • 22 mars 2010 : Ami Ali, octogรฉnaire dโ€™Ath-Koufi (Boghni), sรฉquestrรฉ un mois avant dโ€™รชtre libรฉrรฉ sous la pression communautaire .
  • 14 novembre 2010 : Slimana Hand, entrepreneur de 48 ans et pรจre de cinq enfants, enlevรฉ avec son cousin Omar ร  Bouhlalou (Aghribs-Frรฉha). Blessรฉ griรจvement dโ€™une balle de Kalachnikov au ventre lors dโ€™une rรฉsistance, il dรฉcรจde le 19 novembre ร  la clinique de Tizi Ouzou. Son cousin sera libรฉrรฉ le 21 novembre sans paiement de ranรงon .
  • 15 novembre 2011 : Un cardiologue exerรงant ร  Tizi Ouzou est enlevรฉ ร  Tala Bounane (route CR 100) [[10]].
  • 18 octobre 2012 : Ghiles Hedjou, 19 ans, fils dโ€™entrepreneur, disparaรฎt entre Mellatha et Azeffoun. Son enlรจvement est qualifiรฉ de ยซ 71แต‰ cas ยป par Lโ€™Expression .

Selon les bilans rรฉtrospectifs, entre 70 et 82 enlรจvements ont รฉtรฉ recensรฉs dans la seule wilaya de Tizi Ouzou entre 2005 et 2014 [[30]]. Des dizaines de victimes ont payรฉ en silence avant que la mobilisation ne sโ€™organise.


La rรฉsistance par les รขarchs : quand la sociรฉtรฉ civile supplรฉe lโ€™ร‰tat

Face ร  lโ€™impuissance โ€” ou au choix politique โ€” de lโ€™ร‰tat central, les Kabyles dรฉveloppent une riposte inรฉdite fondรฉe sur leurs structures traditionnelles : les รขarchs. Ces assemblรฉes villageoises ancestrales, rรฉgissant depuis des siรจcles la gestion des terres et les conflits locaux, se transforment en cellules de crise. ร€ Mellatha comme ร  Azeffoun, elles organisent marches pacifiques, grรจves gรฉnรฉrales, barrages routiers et battues nocturnes dans les forรชts [[34]].

Le refus collectif de cรฉder aux ranรงons devient un principe moral. ยซ La Kabylie nโ€™a plus peur de sortir dans la rue, crier son ras-le-bol, condamner ces enlรจvements ยป, dรฉclarait un manifestant ร  La Dรฉpรชche de Kabylie en novembre 2010 [[34]]. Cette rรฉsilience communautaire porte ses fruits : plusieurs otages sont libรฉrรฉs grรขce ร  la pression populaire, comme Ami Ali ou le cousin de Slimana Hand. Lโ€™affaire de ce dernier marque un tournant : son dรฉcรจs provoque une mobilisation rรฉgionale sans prรฉcรฉdent, prรฉcipitant lโ€™arrestation des kidnappeurs en 2011 et leur procรจs en octobre 2012 [[12]].


Retour progressif de lโ€™ร‰tat et leรงons non tirรฉes

Dรจs 2006-2007, des annonces de rรฉouverture de brigades de gendarmerie sont formulรฉes, mais leur mise en ล“uvre tarde. Ce nโ€™est quโ€™en 2011-2012 que 17 nouveaux casernements sont lancรฉs, avec lโ€™objectif affichรฉ dโ€™une brigade par commune [[42]]. Le nombre dโ€™enlรจvements chute sensiblement aprรจs 2012-2014, grรขce au renforcement des effectifs et au dรฉmantรจlement des bandes criminelles majeures.

Pourtant, ce retour sรฉcuritaire tarde ร  combler les fractures sociales. Le retrait initial des gendarmes nโ€™รฉtait pas seulement une mesure tactique : il symbolisait un dรฉsengagement de lโ€™ร‰tat face ร  une rรฉgion perรงue comme rebelle. Cette fracture, doublรฉe dโ€™un dรฉficit de confiance dans les institutions, explique pourquoi les populations ont dรป โ€” et ont su โ€” sโ€™auto-organiser pendant prรจs dโ€™une dรฉcennie.

Aujourdโ€™hui, en 2026, la wilaya de Tizi Ouzou connaรฎt une stabilitรฉ relative, mais les cicatrices demeurent. Les anciens otages et familles endeuillรฉes portent encore le poids dโ€™une insรฉcuritรฉ qui nโ€™รฉtait pas inรฉluctable โ€” mais le fruit dโ€™un choix politique dont les consรฉquences ont coรปtรฉ des vies, brisรฉ des familles et rรฉvรฉlรฉ la force dโ€™une sociรฉtรฉ civile capable de rรฉsister lร  oรน lโ€™ร‰tat avait dรฉsertรฉ.