Rabah Djaouti

Rabah Djaouti

Rabah Djaouti, dit Rabah Boudjaoud : l’âme rieuse de Makouda s’en est allée

Le 23 avril 2022, la Kabylie perdait l’un de ses plus attachants ambassadeurs du rire et de la bonne humeur. Rabah Djaouti, plus connu sous son nom de scène Rabah Boudjaoud, s’éteignait dans son village natal après une longue maladie, laissant derrière lui une œuvre modeste en volume mais immense en impact sur les cœurs des habitants de la région d’Attouche et au-delà.

Pourquoi un homme aussi discret, resté fidèle à son hameau, a-t-il pu marquer si profondément une région entière ? Qu’est-ce qui fait que le rire partagé, loin des grandes scènes, devient parfois plus puissant qu’une célébrité nationale ?

Une enfance bercée par la tradition orale et la musique villageoise

Né en 1956 à El Maâchra, petit hameau de la commune de Makouda (wilaya de Tizi Ouzou), Rabah grandit dans un milieu rural où la musique, les fêtes de village et l’humour oral constituent le tissu même de la vie quotidienne. Dès l’adolescence, il révèle un don naturel pour la scène : percussionniste, guitariste autodidacte, poète improvisé et surtout conteur hors pair capable de transformer la moindre anecdote en éclat de rire collectif.

Comment un jeune garçon élevé dans un environnement modeste développe-t-il une telle aisance à faire rire les autres ? Est-ce l’écoute attentive des anciens, les veillées prolongées ou simplement une sensibilité innée à capter les travers humains avec tendresse ?

Les débuts artistiques : de 1971 à la cassette culte de 1990

Sa première composition remonte à 1971, marquant le début d’une carrière discrète mais profondément enracinée dans la culture kabyle. En 1990, il sort sa première cassette de sketches intitulée Tiqulhatine (« Papotages » ou « Commérages » en kabyle), un recueil de monologues comiques qui devient rapidement culte dans les foyers de la Grande Kabylie.

Œuvres marquantes et thèmes récurrents

Rabah Boudjaoud a produit plusieurs cassettes audio très appréciées localement, souvent diffusées lors des fêtes et des rassemblements familiaux :

  • Tiqulhatine (1990) – sa première cassette, un florilège de monologues satiriques sur les commérages villageois, l’émigration et les petites hypocrisies du quotidien.
  • Asekran (« L’ivrogne ») – sketchs autour du personnage typique de l’alcoolique attachant et maladroit, prétexte à une critique douce-amère de certains travers sociaux.
  • Lḥal n taddart (« La situation du village ») – série de sketches évoquant la crise économique, les galères de la jeunesse et les défis de la vie rurale.
  • Tifirellas n tmeẓẓi (« Les petites histoires de jeunesse ») – récits humoristiques sur l’amour contrarié, les premiers émois et les maladresses adolescentes.
  • Iḥulfan (« Les émigrés ») – monologues sur le départ en France, le retour au pays et le décalage culturel, avec une pointe d’ironie tendre.
  • Sketches improvisés de fêtes – non enregistrés officiellement, mais transmis oralement et enregistrés par des participants : alternance entre chansons traditionnelles revisitées et monologues spontanés.

Ses textes, souvent satiriques, abordent avec finesse l’émigration, la crise économique, les galères de la jeunesse, l’amour contrarié et les travers sociaux, toujours sans méchanceté gratuite mais avec une ironie qui fait mouche. Rabah excellait dans le monologue comique et savait alterner merveilleusement chant et humour lors des animations de mariages, fiançailles ou fêtes villageoises.

Que nous apprend le choix de ces thèmes sur la façon dont l’humour peut refléter – et soulager – les réalités vécues par une communauté ?

Un homme aux multiples talents : de l’électronique à l’innovation locale

Au-delà de l’artiste, Rabah était un homme aux talents multiples. Électronicien confirmé, il réparait des téléviseurs dans les années 1970-1980, à une époque où une seule chaîne nationale régnait. Ingénieur autodidacte, il conçoit même un émetteur local qui permet aux foyers d’Attouche et des environs de capter des vidéos et émissions en kabyle – une petite révolution technique en pleine monopole médiatique. Avec l’évolution technologique, il se passionne pour l’informatique, restant curieux et innovant jusqu’au bout.

Comment un artiste-comédien peut-il conjuguer avec autant de naturel la scène et la technique ? Est-ce là une forme de résistance culturelle face à l’uniformisation médiatique ?

Complicité artistique avec Hamidouche et présence quotidienne

Rabah Boudjaoud était proche du regretté chanteur Hamidouche : les deux complices ont partagé de longues années d’animations artistiques, sillonnant les villages pour faire danser et rire les gens. Dans sa vie quotidienne, il incarnait la même simplicité souriante : toujours prêt à une blague, aimable avec tous, il laissait l’image d’un homme qui aimait rire et faire rire, comme il le répétait souvent.

Un départ discret mais profondément ressenti

Inhumé le 24 avril 2022 au cimetière d’El Maâchra, dans une atmosphère de recueillement mêlé d’affection populaire, Rabah Djaouti laisse une trace indélébile dans la mémoire collective kabyle. Son œuvre – sketches, chansons, improvisations – continue de circuler sur les cassettes usées, les clés USB et les plateformes numériques, rappelant que le rire peut être une forme de résistance douce face aux épreuves de la vie.

Que nous dit cette trajectoire d’un artiste resté profondément ancré dans son village, sans jamais chercher la gloire nationale ? Comment l’humour kabyle, à travers des figures comme Rabah Boudjaoud, a-t-il servi de soupape et de miroir pour les communautés face aux défis sociaux et économiques ? Et surtout, qu’est-ce qui fait qu’un homme discret, loin des projecteurs, puisse toucher tant de cœurs au point de rester vivant dans les souvenirs et les rires partagés ?

Sources

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