Le Congrès de la Soummam

Le Congrès de la Soummam, tenu dans le plus grand secret du 13 au 20 août 1956 (avec des travaux préparatoires et une séparation progressive autour du 11 septembre selon certains témoignages) au village d’Ifri (maison forestière d’Ighbal, commune d’Ouzellaguen, rive gauche de la Soummam, Kabylie), représente l’un des actes fondateurs les plus décisifs de la guerre d’indépendance algérienne et de l’État algérien moderne. Premier grand rassemblement national des dirigeants intérieurs du Front de libération nationale (FLN) depuis la Toussaint rouge du 1er novembre 1954, il transforme une insurrection dispersée en un mouvement politique structuré, doté d’une plateforme idéologique claire, d’une organisation territoriale et d’une direction collégiale.

Pourquoi ce congrès, risqué au plus haut point en pleine répression coloniale, devient-il fondateur ? Qu’est-ce qui pousse ces hommes traqués par l’armée française à privilégier l’organisation politique et la collégialité sur l’action militaire pure ? Ce moment charnière révèle une vision stratégique ambitieuse : créer un « État dans l’État » en gestation malgré l’occupation.

En août 1956, près de deux ans après le déclenchement de la révolution, la lutte reste éclatée : les six « régions » (futures wilayas) fonctionnent souvent en quasi-autonomie avec liaisons précaires, communications interrompues par les ratissages français et une coordination défaillante entre l’intérieur (maquis) et l’extérieur (délégations au Caire, Tunis ou prison). Le FLN doit absorber ou neutraliser des courants rivaux comme le MNA de Messali Hadj et le PCA communiste, tout en faisant face à une répression française intensifiée : état d’urgence, pouvoirs spéciaux votés en mars 1956, bombardements, napalm, quadrillages et opérations massives. L’urgence est d’unifier la direction, définir des objectifs clairs (indépendance totale, unité territoriale de l’Algérie), condamner le culte de la personnalité et poser les bases d’un État souverain démocratique, respectueux de l’islam sans théocratie, et ouvert à une lutte anticolonialiste sans haine raciale.

Le site – une modeste maison forestière d’Ighbal Ă  Ifri, entourĂ©e d’un massif boisĂ© dense, de montagnes escarpĂ©es et proche de la forĂªt d’Akfadou – offre un repli rapide et une couverture naturelle. Initialement prĂ©vu Ă  la KalĂ¢a des Ath Abbas, le lieu est dĂ©placĂ© après un incident (documents risquant de tomber aux mains de l’ennemi). MalgrĂ© la forte prĂ©sence française sur l’axe Tazmalt-BĂ©jaĂ¯a (troupes, surveillance aĂ©rienne), le choix stratĂ©gique de la Kabylie (Wilaya III) souligne son rĂ´le central dans la rĂ©volution.

Le congrès réunit principalement les chefs de l’intérieur (noyau de 16-20 dirigeants, sessions élargies jusqu’à environ 34 pour la définition du CNRA ; première séance formelle du 20 août à 8h avec 6 personnes selon le procès-verbal). Principaux présents :

  • Larbi Ben M’hidi (zone V-Oranie, prĂ©sident du congrès)
  • Abane Ramdane (coordinateur d’Alger, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral, principal artisan et rĂ©dacteur de la plateforme)
  • Krim Belkacem (zone III-Kabylie, hĂ´te logistique)
  • Amar Ouamrane (zone IV-AlgĂ©rois)
  • Youcef Zighoud (zone II-Constantinois) et son adjoint Lakhdar Bentobal
  • Slimane Dehilès (Saddek Dhilès), Si M’hamed Bouguerra, Ali Mellah
  • SaĂ¯d Mohammedi, Amirouche AĂ¯t Hamouda (adjoint de Krim, sĂ©curitĂ©)
  • Commandant Azzedine, Ali Khodja (zone VI), Si Lakhdar, Ali Kafi, Mostefa Ben Aouda, Brahim Mezhoudi, Hocine Rouibah, etc.
  • La dĂ©lĂ©gation extĂ©rieure (Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Hocine AĂ¯t Ahmed, Mohamed Khider), bloquĂ©e au Caire ou en prison.
  • Mostefa Ben BoulaĂ¯d (zone I-Aurès), tuĂ© en mars 1956 ; la zone I est en crise de succession (Abbas Laghrour, Adjel Adjoul, Omar Ben BoulaĂ¯d).
  • ReprĂ©sentants pleins de l’Oranie occidentale, du Sud (Si Cherif excusĂ©) et de certaines parties de l’Aurès-Nememcha en raison de conflits internes.

Cette forte présence kabyle et intérieure souligne l’importance stratégique de la Wilaya III.

Le secret repose sur une discipline stricte : aucun moyen de communication radio, déplacements nocturnes, informateurs locaux triés sur le volet, et un dispositif de sécurité qualifié de « génie » par les historiens. L’armée française, malgré ses ratissages intensifs, son renseignement et sa surveillance aérienne, ne détecte pas le congrès en cours. Elle l’apprend ultérieurement via des documents capturés ou des renseignements postérieurs. Amirouche et ses adjoints calculent tout : diversions multiples (coupures de lignes ferroviaires, faux mouvements pour mobiliser et disperser les troupes françaises ailleurs).

Les travaux s’étalent sur une semaine complète (13-20 août), avec des sessions préparatoires et une rédaction secrète des procès-verbaux dans une chambre adjacente par Tahar Amirouchène et Hocine Salhi (dactylographie des manuscrits). La première séance formelle du 20 août à 8h réunit un noyau de six dirigeants. Chaque chef de zone présente l’état des forces : effectifs des moudjahidine, armement, moral des combattants et de la population. Débats intenses portent sur la plateforme politique, l’organisation territoriale (division en six wilayas avec zones, nahias et sections), les relations intérieur/extérieur, la subordination du militaire au politique, et les conditions d’un éventuel cessez-le-feu. La plateforme est adoptée le 20 août ; les délégués se séparent progressivement, certains vers le 11 septembre.

Amirouche concentre des centaines d’hommes autour du site, organise des diversions massives et assure une protection sans faille. Sans ce dispositif, le congrès aurait pu Ăªtre anĂ©anti. Ces hommes risquaient la capture collective ou la mort – une audace exceptionnelle qui tĂ©moigne d’une dĂ©termination et d’une discipline rares.

Adoptée le 20 août, elle pose les fondements :

  • PrimautĂ© du politique sur le militaire : le FLN prime sur l’ALN.
  • PrimautĂ© de l’intĂ©rieur sur l’extĂ©rieur : les maquis priment sur les dĂ©lĂ©gations Ă©trangères.
  • Objectifs : indĂ©pendance nationale, unitĂ© territoriale, respect de l’islam et principes dĂ©mocratiques, lutte sans haine raciale.
  • Organisation : six wilayas.
  • Direction collĂ©giale : CNRA (34 membres : 17 titulaires, 17 supplĂ©ants) et CCE (5 membres : Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem, Benyoucef Benkhedda, Saad Dahlab).
  • Condamnation du culte de la personnalitĂ© et des aventuriers.

Extraits clés soulignent l’essor impétueux de la révolution et la volonté de négociations honorables si la France reconnaît le droit à l’autodétermination.

Après la dĂ©couverte du site (via documents ou renseignements ultĂ©rieurs), l’armĂ©e coloniale lance une rĂ©pression fĂ©roce : bombardements aĂ©riens intensifs au napalm, incendies systĂ©matiques de maisons, forĂªts et mechtas, exĂ©cutions sommaires de civils (femmes, enfants, vieillards), massacres collectifs et dĂ©placements forcĂ©s. Des dizaines, voire des centaines de victimes civiles sont recensĂ©es Ă  Ifri, Ouzellaguen et dans la vallĂ©e, transformant la rĂ©gion en zone de terreur pour punir le soutien populaire au FLN.

Acte fondateur célébré chaque 20 août avec plaques, musée et commémorations à Ifri, le Congrès pose les jalons de l’État algérien. Pourtant, ses principes (primauté de l’intérieur, collégialité) sont rapidement contestés après l’indépendance : montée du clan d’Oujda, assassinat d’Abane Ramdane en 1957, évolution vers un pouvoir plus militaire et centralisé. Des figures comme Abane et Ben M’hidi sont parfois éclipsées dans le récit officiel.

Sources