Khedaoudj El-Âamia (خْدَاوْج العمياء), Khedaoudj l’Aveugle
Il était une fois, dans les ruelles labyrinthiques et parfumées de la Casbah d’Alger, au cœur de l’époque ottomane, une légende qui continue de faire frissonner les cœurs et d’inspirer les conteurs : celle de Khedaoudj El-Âamia (خْدَاوْج العمياء), Khedaoudj l’Aveugle.
Khedaoudj était une princesse d’une beauté irréelle. Fille d’un haut dignitaire – selon les versions, un dey, un raïs puissant ou Hassan Khaznadji, trésorier du Dey – elle vivait recluse dans un somptueux palais de la basse Casbah. Cette demeure, construite vers 1570 par le raïs Yahia, un officier de marine ottomane, était un joyau : patios ombragés, fontaines murmurantes, moucharabiehs finement sculptés… On l’appelle encore aujourd’hui Dar Khedaoudj El-Âamia.
La jeune femme passait ses journées à se mirer dans un magnifique miroir – un cadeau somptueux de son père, dit-on – admirant ses traits parfaits, ses yeux profonds comme la mer qui bordait Alger. Mais son cœur, lui, s’était épris d’un homme du peuple : un jeune marin au regard franc, un artisan simple ou un Algérois modeste aux mains calleuses. Leur amour était pur, intense, interdit.
Quand elle osa confier son secret à son père, la réponse fut sans appel :
« Jamais une princesse de notre lignée n’épousera un homme sans nom ni fortune. »
Le refus brisa Khedaoudj. Elle se retira dans ses appartements, refusant nourriture et lumière. Jour après jour, nuit après nuit, elle pleura sans relâche, le visage enfoui dans ses voiles, appelant en silence celui qu’elle ne reverrait jamais. Ses larmes coulèrent tant et si fort qu’elles consumèrent peu à peu ses yeux. La lumière s’éteignit dans son regard. Elle devint El-Âamia, l’Aveugle.
Dans la version la plus tragique et la plus répandue, incapable de supporter plus longtemps sa douleur et l’obscurité qui l’enveloppait, Khedaoudj monta sur la plus haute terrasse du palais – ou, selon d’autres, s’approcha d’une fenêtre dominant la mer ou d’un ravin près de Bab El Oued. Là, dans un ultime élan de désespoir, elle se jeta dans le vide.
Depuis ce jour, son âme n’a jamais vraiment quitté la Casbah.
Les vieilles femmes racontent qu’on entend encore, certaines nuits sans lune, les sanglots étouffés d’une femme qui pleure derrière les murs anciens. Parfois, une silhouette voilée apparaît au détour d’une ruelle étroite ou près d’une fontaine : une ombre gracieuse qui observe les amoureux. Elle pose alors une question simple, presque murmurée :
« M’aimes-tu vraiment ? »
Si le cœur répond sincèrement, Khedaoudj sourit dans l’obscurité et protège cet amour fragile. Mais malheur à celui qui ment ou qui trahit : la malédiction de l’aveugle le suit, dit-on, et son cœur finit par se dessécher comme le sien jadis.
Le palais, même restauré par endroits, garde son aura mystérieuse. On y sent encore le poids des larmes d’une princesse qui aima trop fort dans un monde qui ne le permettait pas.