Baba Merzoug – La Consulaire : un canon, deux noms, une histoire méditerranéenne explosive


Deux noms pour un seul bronze

Le canon monumental exposé depuis 1833 dans l’arsenal de Brest porte officiellement le nom de La Consulaire. En Algérie, il est connu sous celui de Baba Merzoug – « le père chanceux » ou « le père bienveillant », selon les interprétations. Cette dualité onomastique n’est pas anodine : elle résume à elle seule deux siècles de mémoire croisée, voire antagoniste. D’un côté, un trophée colonial célébrant la « civilisation » française ; de l’autre, un symbole de résistance, de souveraineté et de dignité défendue. Mais au-delà des noms, c’est l’objet lui-même – ce monstre de bronze de 12 tonnes – qui devient un miroir des rapports de force, des mythes fondateurs et des silences imposés par l’histoire impériale.


I. Naissance d’un géant : Alger, arsenal de la Méditerranée ottomane

Vers 1542 (bien que certaines sources évoquent une fonderie plus ancienne, entre 1512 et 1520), dans les ateliers d’Alger alors capitale de la Régence ottomane, naît l’un des plus grands canons jamais coulés en Méditerranée. Long de près de 7 mètres, capable de projeter des boulets de 80 kg à une portée estimée à 4–5 km, il incarne la puissance militaire d’une cité-État corsaire constamment menacée par les flottes espagnoles, génoises, puis françaises.

Les historiens s’interrogent encore sur l’identité de son fondeur. Était-il vénitien, comme le suggèrent certains indices techniques ? Ottoman, formé aux grandes fonderies d’Istanbul ? Ou peut-être andalou, issu de cette diaspora musulmane expulsée d’Espagne et intégrée à l’élite technique algéroise ? Quoi qu’il en soit, le canon fut conçu sous l’autorité de Hasan Agha (ou Hasan Pasha), successeur de Khayr al-Din Barberousse, dans un contexte de consolidation défensive face aux ambitions européennes.

Pourquoi un tel investissement ? Parce qu’Alger, malgré sa réputation de repaire de pirates, était aussi une cité souveraine, dotée d’institutions, d’une diplomatie active et d’une stratégie navale sophistiquée. Ce canon n’était pas seulement une arme : c’était un message adressé à la mer entière – nous sommes ici, nous sommes forts, et nous ne céderons pas.


II. Le supplice de 1683 : mythe, mémoire et ambiguïté historique

L’épisode le plus sombre attaché à Baba Merzoug se produit le 29 juillet 1683. La flotte de Louis XIV, commandée par l’amiral Duquesne, bombarde Alger pour punir les corsaires et exiger la libération de galériens chrétiens. En représailles, le dey d’Alger ordonne l’exécution du consul français, le père Jean Le Vacher, lazariste. Selon la tradition, il est attaché à la gueule d’un canon et tiré vers la mer.

Des gravures hollandaises, notamment celle de Jan Luyken (1698), popularisent cette image macabre, qui deviendra emblématique de la « barbarie orientale » dans l’imaginaire européen. Mais ici, l’historien doit lever le doute : plusieurs travaux récents, dont ceux de Gillian Weiss (Captives and Corsairs, 2011), soulignent que le canon utilisé ce jour-là n’était probablement pas Baba Merzoug, déjà retiré du service actif depuis 1666 pour cause de fissure ou d’obsolescence.

Et pourtant… pourquoi ce canon-là, précisément, a-t-il été chargé de ce crime symbolique ? Parce que, dans la mémoire collective, il représentait l’artillerie algéroise dans son ensemble. Son gigantisme, sa notoriété, sa position stratégique en faisaient le porte-parole idéal d’une violence perçue comme systémique. Le mythe, ici, supplante le fait – non par mensonge, mais par nécessité narrative. C’est ainsi que les objets deviennent des personnages : ils incarnent des rôles que l’histoire leur attribue, même à tort.


III. Trophée de guerre : la conquête de 1830 et la réécriture coloniale

Le 5 juillet 1830, Alger tombe sous les canons français. Parmi les nombreux butins de guerre, l’amiral Duperré sélectionne Baba Merzoug comme symbole de la défaite de l’« Orient barbare ». Expédié à Brest, il est érigé en 1833 sur un socle de granit, couronné d’un coq gaulois triomphant, piétinant un globe terrestre. Des bas-reliefs racistes ornent le piédestal, illustrant la « mission civilisatrice » et la soumission des peuples colonisés.

Rebaptisé La Consulaire, il rend hommage non seulement à Le Vacher, mais aussi à un autre consul tué en 1688 – effaçant ainsi toute trace de son origine défensive pour en faire un monument expiatoire et triomphal. La France coloniale ne se contente pas de voler un objet : elle lui impose une nouvelle généalogie, une nouvelle fonction, une nouvelle âme. Le canon n’est plus un protecteur : il devient le témoin muet d’une humiliation inversée.


IV. Restitution ou amnésie ? Le canon comme enjeu mémoriel contemporain

Depuis les années 1990, des voix algériennes réclament la restitution de Baba Merzoug. Belkacem Babaci, historien et militant, en fit une cause nationale jusqu’à sa mort en 2019. Des comités citoyens, des intellectuels comme Smaïl Boulbina, et des institutions culturelles algériennes insistent : ce n’est pas un simple objet militaire, mais un fragment de patrimoine national, un symbole de résilience face à l’effacement colonial.

Le rapport Stora (janvier 2021) reconnaît la légitimité de ces demandes, tout en préconisant une « commission mixte franco-algérienne » pour étudier les modalités d’un « avenir partagé ». Pourtant, en 2026, le canon reste à Brest, classé comme « bien militaire » – une catégorie juridique qui, selon les autorités françaises, le soustrait aux lois sur les restitutions patrimoniales.

Mais qu’est-ce qui bloque vraiment ? Est-ce la crainte d’un précédent ? L’attachement nostalgique à un symbole de gloire impériale ? Ou la difficulté, pour la France, de reconnaître que certains trophées sont des spoliations ? Et si, demain, Baba Merzoug revenait à Alger – non pas comme un trophée récupéré, mais comme un geste de réconciliation –, que dirait ce retour sur notre capacité à dépasser les récits unilatéraux ?


Un canon qui parle encore

Baba Merzoug / La Consulaire n’est pas qu’un morceau de métal. Il est un palimpseste : chaque époque y a gravé ses peurs, ses haines, ses espoirs. Il a protégé, tué, menti, témoigné. Il a été vénéré, maudit, exhibé, oublié, réclamé. En cela, il ressemble à tant d’objets coloniaux aujourd’hui disputés – du sabre de l’émir Abdelkader aux masques du Dahomey.

Peut-être que la vraie question n’est plus à qui appartient-il, mais quelle histoire voulons-nous construire autour de lui. Car un canon, même muet, continue de parler – à condition qu’on accepte de l’écouter dans toutes ses langues.

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La consulaire d’Alger – Baba Mazoug