Les Fugitifs : Une tragédie berbère et l’exil vers Malte


Une fraction des Kebyles — communauté berbère établie à l’embouchure de l’oued Isser, sur sa rive gauche — vivait alors sous l’autorité du Dey d’Alger, comme nombre de tribus de la région. Elle s’acquittait régulièrement de l’impôt exigé par la Régence ottomane, menant une existence paisible jusqu’à ce qu’un événement sanglant vienne bouleverser son destin.

Un jour, une embarcation en provenance du port d’Alger accosta sur leurs côtes. Sept Turcs en descendirent : hauts fonctionnaires et militaires au service du dey. En signe d’hospitalité, les habitants leur préparèrent un couscous traditionnel, agrémenté d’une volaille entière pour chacun des invités.

Au moment de servir le repas, un jeune garçon, voyant qu’on ne lui réservait aucune part, se mit à pleurer. Pour calmer ses larmes, son père détacha une cuisse de l’une des poules et la lui tendit. La volaille, ainsi mutilée, fut néanmoins présentée à l’un des Turcs.

Ce dernier, outré par ce qu’il interpréta comme un affront, exigea des explications. Bien que le père justifiât son geste par la coutume locale d’apaiser les enfants, le Turc, loin d’être apaisé, fit amener l’enfant devant lui. Sans hésitation, il le saisit par une jambe et, d’un coup de sabre, trancha l’autre.

L’horreur de cet acte barbare souleva aussitôt l’indignation générale. Les villageois, poussés par la colère et le chagrin, se jetèrent sur les sept Turcs. Dans un élan de vengeance collective, ils les massacrèrent sans retenue, allant bien au-delà de la justice du talion.

Mais la fureur passée, l’angoisse prit le relais. Tous comprirent que tuer des officiers du dey attirerait inévitablement une répression féroce. Même si leur geste semblait légitime face à une telle cruauté, les habitudes des deys — connus pour saisir le moindre prétexte afin de punir, spolier ou assujettir davantage les populations — rendaient tout espoir de clémence illusoire.

Après délibération, la communauté prit une décision radicale : fuir. Le navire qui avait amené les Turcs était toujours ancré près du rivage. Toute la fraction s’y embarqua, emportant ce qu’elle pouvait de ses biens, sans destination précise, confiant son sort à la providence.

Après deux ou trois jours de navigation incertaine, un vent favorable les conduisit jusqu’à Malte. Là, sur cette île chrétienne au cœur de la Méditerranée, les fugitifs trouvèrent refuge et y fondèrent une nouvelle vie.


Sources et références

  1. Devaux, Charles. Les Kebaïles du Djurdjura. Alger : Jourdan, 1885.
    → Cet ouvrage ethnographique du XIXe siècle constitue une source majeure sur les coutumes, structures sociales et récits oraux des tribus kabyles, notamment les Kebaïles de la région de l’Isser.
  2. Ageron, Charles-Robert. Histoire de l’Algérie contemporaine, Tome I : La régence d’Alger. Paris : PUF, 1964.
    → Fournit un contexte historique sur la domination ottomane en Algérie, les relations entre les autorités turques (deys) et les populations locales, souvent marquées par la méfiance et l’oppression fiscale.
  3. Encyclopædia Britannica. « Malta ».
    → Décrit Malte comme un refuge historique pour divers groupes méditerranéens, notamment des musulmans et des chrétiens fuyant les conflits régionaux durant la période ottomane.

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