Si Mohand Ou Mhand
Si Mohand Ou Mhand n At Ḥmaduc (ⵙⵉ ⵎⵓⵃⵏⴷ ⵓⵎⵃⵏⴷ ⵏⴰⵝ ⵃⵎⴰⴷⵓⵛ / سي موحند أو محند أث حمادوش) Vers 1845-1848 – 28 décembre 1905
Le plus grand poète kabyle de tous les temps, barde immortel de l’âme kabyle blessée mais indomptable.
« Igulleγ wul-iw… ur ihnit ! »
(Mon cœur a juré… et il ne se démentira pas !)
Si Mohand Ou Mhand, issu d’une lignée maraboutique des Aït Ḥmaduc, naît vers 1845-1848 à Icheraiouen (Tizi Rached, anciennement Fort-National, aujourd’hui Larbaâ Nath Irathen), un village perché sur les crêtes des Aït Iraten (Tizi Rached – Tizi Ouzou actuellement). La date exacte reste incertaine, l’état civil n’existant pas en Kabylie avant 1891.
Son père, Mehand Améziane Ou Ḥmadouch, descendant des chorfa idrissides, fuit une vendetta depuis Aguemoun pour s’installer à Icheraiouen. Sa mère, Fatma n At Saïd, est originaire de Taddert Ouadda (Oumalou). La famille représente la confrérie Rahmaniya pour les Aït Iraten : lettrés, propriétaires terriens, prêteurs, gardiens de précieux corans, ils incarnent la noblesse spirituelle et matérielle kabyle.
Enfant prodige, Si Mohand mémorise avant ses douze ans l’intégralité des soixante hizb du Coran, exploit rarissime qui le désigne comme taleb ul ḥaqq (Un futur Savant – Moufti). Il étudie d’abord à la zaouïa de son oncle paternel Cheikh Arezki Ou Ḥmadouch à Sidi Khelifa (Akbou), puis à la grande zaouïa de Sidi Abderrahmane à Illoulen (Illoula Oumalou- Bouzeguene ), haut lieu du malékisme maghrébin. Il maîtrise le fiqh malékite, la grammaire arabe (nahw), la littérature (adab), la récitation coranique (tajwid) et le droit coutumier kabyle (qanun). Destiné à devenir cadi ou imam, il est déjà connu dans toute la Grande Kabylie comme le « petit cheikh ».
En 1857, à douze ans environ, il assiste à la destruction de son village natal par le général Randon, qui rase Icheraiouen pour y construire Fort-Napoléon. La famille est déplacée de force à Sidi Khelifa. Ce premier exil marque un traumatisme profond : perte du village, spoliation partielle et humiliation coloniale.
En 1871, la révolte de Cheikh El Mokrani embrase la Kabylie. La famille s’engage pleinement : son père est exécuté à Fort-National, son oncle Cheikh Arezki déporté en Nouvelle-Calédonie (avec les « Kabyles du Pacifique »), un autre oncle fuit à Tunis avec une partie de la fortune, sa mère se retire à Icheraiouen avec son petit frère, et son frère aîné disparaît. L’État colonial saisit tous les biens (terres, oliveraies, troupeaux, bibliothèque sacrée). À 26 ans, Si Mohand se retrouve orphelin de tout.
À Amalou (Seddouk, Béjaïa), il tente un mariage qui échoue rapidement : sa femme le quitte pour « paresse » et vie bohème. Il prononce alors un serment solennel : jamais plus il ne se mariera ni n’aura d’enfants. Il choisit la marginalité absolue comme acte de révolte.
De 1871 à sa mort, il erre pendant plus de trente ans, refusant train ou diligence par esprit d’indépendance. Son itinéraire couvre la Grande Kabylie (Djurdjura à Soummam), Annaba (où il exerce divers métiers : ouvrier agricole, mineur, écrivain public, gargotier), Alger (marchés et cafés maures), et Tunis (séjours chez son frère). Il dort sous les figuiers, boit l’eau des sources, fume kif et tabac, compose des poèmes instantanés sans jamais répéter le même. Surnommé Aɛecciq n tmut (le vagabond de la misère), Lmuɛebbed (l’adoré des pauvres) ou Sellah (le bienfaiteur).
Une rencontre légendaire avec Cheikh Mohand Oulhocine à Tizi Ouzou : par respect, il cache sa pipe de kif. Le cheikh le qualifie de sellah et prophétise sa mort errante et son enterrement à Aseqif n Tmana (cimetière des étrangers), ce qui se réalisera.
Ses isefra (poèmes de 3 à 9 vers, pluriel d’asefru) sont une arme absolue : sur plusieurs milliers composés, seuls 360 à 400 ont été sauvés par tradition orale. Thèmes majeurs : exil intérieur (« Ul-iw yettɣimi »), dénonciation du colon, appel à la désobéissance, critique des traîtres, amour impossible, anticonformisme épicurien (kif, vin, libertinage), nostalgie précoloniale, et conscience politique (fustigeant les lois destructrices des djemaâs).
Le 28 décembre 1905, à 57-60 ans, il meurt à l’hôpital Sainte-Eugénie des Sœurs Blanches à Aïn El Hammam (anciennement Michelet), d’une gangrène ou d’un abcès incurable. Enterré à Aseqif n Tmana, comme prophétisé. Son ami Si Youcef organise les funérailles.
Héritage vivant
Chanté par Slimane Azem, Idir, Aït Menguellet, Matoub Lounès, … Étudié dans le monde entier, traduit en plusieurs langues. Commémorations : centenaire 2005-2006 avec colloques, films (Si Mohand u Mhand, l’insoumis, 2003), mausolée à Icheraiouen (2006), stèles et bustes.
Principales éditions
- Amar Saïd Boulifa (1904)
- Mouloud Feraoun (1960)
- Mouloud Mammeri (1969)
- Mohand Ouramdane Larab (Rabat, 1997)
- Younes Adli (2001)
Citation éternelle : « Anwa ara iyi-d-yerrzen ? Ul-iw yettɣimi » (Qui me rendra ce que j’ai perdu ? Mon cœur est en feu.)
Si Mohand n’a possédé que ses mots, et par eux, il possède encore le cœur de tout un peuple. Le Voltaire kabyle, le Rimbaud berbère, le poète qui transforma sa douleur en lumière éternelle.
Extraits des poèmes (isefra) de Si Mohand Ou Mhand
(en kabyle original)
Asefru 1
Helkeɣ lehlak d amqennin
(Dernier poème composé à l’hôpital de Michelet/Aïn El Hammam)
Yezga yeţmexnin
Mi ḥliɣ tezna-d tyita
Nudaɣ ṭṭebat ţirnin
Dwa-s ur-ţ-ufin
Steqsaɣ dkeṛ w nta
Abrid-a heggit timedlin
Qbel ad a wen-inin
Si Moh U M’hend it- wufa
Asefru 2
A kra issehlan sidna Ggub
ssura s tdub
sehlut i ula d nekkini
Daay k s at hel lqurub iyran
di lkutub ptilek a Lleh dawi yi
yer ccib hedfen d laavub
sura w tdub
Uaa inek a sidi Rebbi.
Asefru 3
Ataya wul iw yuydad
a Hebbi tdalmcd kfant
Ichwayeg nelsa
Dcg zik inu d ttaleb
n settin hizeb
lketba w di Imadersa
Tura imi ncab nyelled
s ccrab la nxelled
atnaared a Sidi Musa.
Asefru 4
A sseltan deg Aamrawa
a Sidi Balwa
a mul ssengaq muhab
D amudin fekt iyi ddwa
yurek ay d nenwa
ay ahnin deg nettalab
Fak felli Ikif d ccira
tebbw‘ iyi zzehwa
si temzi alarmi ncab.
Si Aadni armi d Larbaa
trekb ii lxelaa
d nek i-gnudan fcllas
Aqliy usiy d s ttaa
qqwley d Iqaa
mekkul ssid hkiy as
Tamurt agi d lbidaa
ffyen akw si ccraa
abrid a qdaay lavas
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