Sidi El Djoudi
Origines et contexte familial
Sidi El Djoudi appartenait à une famille de marabouts originaire des Aït Mraou, une fraction des Aït Iraten, en Grande Kabylie. Cette lignée religieuse, respectée pour son savoir et son ascendant spirituel, s’était établie depuis plusieurs générations au village d’Ighil Bouammas, au sein de la tribu des Aït Boudrar (ou At Budrar). Ce village, niché dans les montagnes du Djurdjura, était un centre d’influence locale où les marabouts jouaient un rôle central dans la médiation des conflits tribaux et la préservation des traditions kabyles. Sidi El Djoudi, en tant que marabout, incarnait cette autorité spirituelle et politique, héritée d’une longue tradition de résistance et d’autonomie face aux pouvoirs extérieurs, qu’il s’agisse de l’Empire ottoman ou, plus tard, de la colonisation française.
Rôle dans la résistance anticoloniale précoce (1830-1849)
Dès les premières heures de la conquête française de l’Algérie, Sidi El Djoudi émergea comme une figure de proue de la résistance kabyle. En 1830, alors que les troupes françaises assiégeaient Alger sous le commandement du général de Bourmont, il parvint à fédérer les Igawawen (ou Zouaoua), une confédération tribale puissante de Haute-Kabylie, pour porter secours à la ville. Cette mobilisation, bien que tardive et inefficace face à la chute d’Alger le 5 juillet 1830, démontra sa capacité à unir des factions souvent rivales autour d’un objectif commun : la défense de l’Algérie contre l’envahisseur européen.
Par la suite, Sidi El Djoudi devint chef de guerre des Igawawen et des At Sedqa (ou At Seqda), étendant son influence sur un vaste territoire montagneux. En 1849, dans un contexte de tensions croissantes, les Igawawen s’allièrent aux Igecdal et aux Guechtoula pour attaquer les tribus kabyles ayant déjà soumis aux Français. Cette stratégie visait à punir les collaborateurs et à maintenir l’unité résistante. La même année, lorsque les Français lancèrent une offensive contre les Igecdal, les At Betrun (une subdivision des Igawawen) envoyèrent des renforts massifs : 1 200 combattants, dont 700 des At Wasif, 300 des At Yenni et 200 des At Budrar. Ces troupes étaient placées sous le commandement direct de Sidi El Djoudi, soulignant son statut de leader militaire incontesté.
Le 12 juillet 1849, il livra un combat acharné au colonel Canrobert dans les At Mellikech. Bien que défait, cet engagement marqua les esprits par la ténacité des Kabyles face à une armée mieux équipée.
Rencontre avec Boumaaza et alliance stratégique (1849)
De retour dans sa tribu après la bataille des At Mellikech, Sidi El Djoudi reçut la visite d’un jeune aventurier se présentant comme Boumaaza (ou Bou Maza), célèbre pour avoir promu l’insurrection dans le Dahra en 1845-1847. Ce dernier affirmait s’être évadé de prison en France, où il avait été déporté après sa soumission au colonel de Saint-Arnaud le 13 avril 1847, et venait rallumer la guerre sainte en Kabylie.
Initialement méfiant – craignant un piège français pour l’assassiner –, Sidi El Djoudi ne se laissa convaincre qu’après le témoignage d’anciens partisans de Boumaaza, venus chercher refuge en Kabylie. Son véritable nom était Si Mohamed El Hachemi, originaire du Tafilalet au Maroc. On l’appela parfois So Mohamed Ben Abdellah Boucif (« l’homme au sabre »), en référence au cadeau de Sidi El Djoudi : un cheval et un sabre.
À cette époque, un parti pro-soumission gagnait du terrain parmi les Igawawen, motivé par des besoins économiques (voyages en pays arabe pour le commerce). Voyant son influence décliner, Sidi El Djoudi vit en Boumaaza un allié utile : un jeune charismatique incapable de l’éclipser, mais capable de raviver la ferveur résistante. Il le patronna activement, renforçant ainsi sa propre popularité.
Événements de 1849 : Vengeance et défaites
Peu après l’expédition de Canrobert, les At Mensour et les Cheurfa tendirent une embuscade à des voyageurs Zouaoua près du défilé des Portes de Fer (Ifri n Tfet). Ils capturèrent 11 individus des Aït Attaf, Akbil et Aït Boudrar. Cinq tentatives de fuite se soldèrent par des exécutions à Ifetissen (chez les Imcheddalen), suivies de la crémation des corps – un acte humiliant. Trois prisonniers s’évadèrent ; les trois restants furent libérés par Canrobert le 7 août 1849, sur demande paternelle.
Les Igawawen jurèrent vengeance. Sidi El Djoudi convoqua une assemblée générale le 2 septembre au marché du Had des Aït Boudrar. De nombreux chefs y participèrent, décidant un rassemblement des contingents pour le lendemain.
La bataille de Beni Mansour, le 6 septembre 1849, tourna à l’échec. Sidi El Djoudi et Boucif durent se replier dans le Djurdjura. Le 3 octobre, Boucif affronta les troupes de Beauprètre à l’Azib (plaine des Aït Mellikech), entraînant Sidi El Djoudi et des tribus alliées (y compris des Kabyles soumises). Boucif y fut tué, marquant un tournant.
Alliance avec Bou Baghla et soumission (1850-1852)

Après Boucif, Sidi El Djoudi protégea un autre chérif, Bou Baghla, figure emblématique de la résistance. Cependant, un puissant parti anti-guerre se forma chez les Igawawen, et l’opinion publique se détourna de Bou Baghla.
En 1852, des négociations avec les autorités françaises aboutirent à la soumission de Sidi El Djoudi le 6 avril. Les clauses imposaient un tribut annuel aux Igawawen et At Sedqa, la libre circulation des troupes françaises, et l’ouverture de routes. En échange, il fut nommé bachagha des Zouaoua, avec 6 000 francs d’appointements annuels et le droit de délivrer des passeports aux voyageurs kabyles.
Cette soumission, effective mais contestée, divisa profondément les tribus. Les At Betrun se scindèrent : soutien de Sidi El Djoudi chez les At Budrar et At Bu Ɛekkac ; refus chez les At Yenni, At Wasif et le village d’At Ɛli U-Ḥerzun. Les At Wasif attaquèrent même les At Budrar, tuant un proche de Sidi El Djoudi.
Isolement et révoltes post-soumission (1856-1857)
En 1856, lors de la révolte des tribus du cercle de Draa El Mizan (appel d’El Hadj Ameur), la maison du fils de Sidi El Djoudi, près du marché des Ouadhias (Agouni Guislan), fut détruite.
De plus en plus isolé, Sidi El Djoudi perdit tout pouvoir en Kabylie, perçu comme un traître à la solde des Français.
Entourage proche
- Fils : L’un des deux s’appelait Ahmed Ou El Djoudi ; son secrétaire était Saïd.
- Bras droit : El Hadj Hamiche, décrit comme un fidèle ami.
- Secrétaire intime : El Hocine, taleb (jurisconsulte et lettré), confident le plus proche.
- Chaouch (serviteur/écuyer) : Idir.
Retour à la résistance et fin (1857-1862)
Le 28 mai 1857, le maréchal Randon soumit les Aït Iraten. Les Kabyles se fortifièrent à Icheriden et Aguemoun Izem. Sidi El Djoudi, jusque-là fidèle aux Français, les quitta pour organiser la résistance à Icheriden.
Selon la tradition orale, Lalla Fatma N’Soumer le convainquit de trahir les Français pour défendre son territoire. Les sources coloniales attribuent le commandement à ses deux fils.
La bataille d’Icheriden débuta le 24 juin 1857 : sanglante, elle se solda par une défaite kabyle. Le 30 juin, Sidi El Djoudi se rendit à Randon. Sa peine fut clémente : biens conservés, mais exil en Syrie. Il y mourut dans les premiers mois de 1862.
Héritage et controverses
Sidi El Djoudi incarne la complexité de la résistance kabyle : unificateur précoce, stratège opportuniste, soumis puis rebelle. Sa trajectoire reflète les divisions tribales exploitées par la colonisation française. Des commentaires contemporains soulignent son rôle de grand résistant, tout en critiquant l’historiographie coloniale (Hanoteau, Carrey, Clerc) au profit de sources alternatives comme Chikh Seddik Ben Arab.
Bibliographie sélective
- Hanoteau, Adolphe. Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura. Paris, 1867.
- Abdennebi, Houria. Cuisine, rituel collectif et différenciation sociale dans une tribu « aarc » de Kabylie (At Budrar) entre 1830 et 1999. Tizi Ouzou, 2002.
- Boyer, Pierre. L’évolution de l’Algérie médiane (ancien département d’Alger) de 1830 à 1956. Paris, 1960.
- Carrey, Émile. Récits de Kabylie ; Campagne de 1857. Paris, 1858.
- Clerc, Eugène. Campagne de Kabylie en 1857. Lille, 1859.
- Revue des deux mondes, tome 62. Paris, 1866.
- Hun, Félix. Une excursion dans la Haute-Kabylie. Strasbourg, 1854.
Illustration : T. Kawthar
Laisser un commentaire