Mohamed Boudia
Le Cœur à l’Extrême Gauche, un Révolutionnaire Inclassable
Mohamed Boudia (24 février 1932, Casbah d’Alger – 28 juin 1973, Paris), souvent surnommé « l’homme aux cent visages » pour sa maîtrise des déguisements et sa vie clandestine, reste une figure emblématique des luttes révolutionnaires du XXe siècle. Poète, dramaturge, journaliste, militant indépendantiste algérien et cadre de la résistance palestinienne, il incarne la fusion rare entre art engagé et combat armé. Assassiné à 41 ans par le Mossad dans une opération « Wrath of God » (Vengeance divine) en représailles au massacre de Munich (1972), il symbolise l’internationalisme de gauche radicale. Cinquante-deux ans après sa mort, deux ouvrages récents – Œuvres (1962-1973) (Éditions Premiers Matins de Novembre, 2024) et le roman قلب في أقصى اليسار (Un cœur à l’extrême gauche) de Salim Abadou (Éditions El Amir, 2023) – ressuscitent sa voix, rappelant un héritage de dignité et de résistance face à l’impérialisme.
Jeunesse et Débuts : De la Casbah à la Révolte
Né dans la Casbah d’Alger sous domination française, Boudia grandit dans un milieu modeste. Il quitte l’école primaire tôt pour cirer des chaussures ou vendre des journaux. Apprenti tailleur, il connaît sa première arrestation adolescente pour un vol symbolique (récupérant un salaire refusé par son patron), marquant son sens précoce de l’injustice.
Dès les années 1940-1950, il découvre le théâtre via un bureau social en prison, liant art et révolte. Il intègre le Centre régional d’art dramatique d’Alger, puis effectue son service militaire à Dijon. La Révolution algérienne éclate le 1er novembre 1954 : Boudia rejoint Paris et la Fédération de France du FLN, devenant un stratège clé. Spécialiste en explosifs, il participe à l’opération Mourepiane (sabotage d’un dépôt pétrolier à Marseille, août 1958).
Arrêté, jugé par un tribunal militaire, il est condamné à 20 ans et incarcéré aux Baumettes (Marseille), Fresnes, La Santé et Angers. En prison, son génie créatif explose : il monte Le Malade imaginaire de Molière en derdja devant 1 000 détenus, rédige Naissances et L’Olivier, et fonde une troupe théâtrale. Le théâtre devient résistance morale et politique, outil d’éducation populaire inspiré de Brecht et Vilar.
Évadé en 1961 via le réseau Curiel (porteurs de valises), il rejoint la troupe théâtrale du FLN à Tunis.
Indépendance et Exil : Théâtre National et Engagement Palestinien
En 1962, Boudia est nommé administrateur général du Théâtre National Algérien (TNA), qu’il nationalise avec Mustapha Kateb. Il cofonde la revue Novembre et le journal Alger ce soir, défendant un théâtre populaire comme « arme émancipatrice » : « L’indépendance ne peut se limiter au drapeau ; elle doit toucher les esprits, les corps, les imaginaires. »
Le coup d’État de Boumediene en 1965 le force à l’exil en France. Internationaliste convaincu, il rejoint le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache, devenant cadre des opérations en Europe. Accusé par Israël d’être lié à Black September (branche armée du FPLP, responsable de Munich 1972), il coordonne des actions contre des cibles israéliennes et impérialistes. Surnommé « fantôme aux mille visages », il noue des liens avec la gauche révolutionnaire mondiale : Che Guevara, Black Panthers, Carlos (qui nommera son commando d’après lui).
Assassinat : Une Bombe à Paris
Le 28 juin 1973, une mine placée sous sa voiture explose rue des Fossés-Saint-Bernard (Paris Ve). L’opération, menée par le Mossad avec complicité française présumée, fait partie de « Wrath of God ». Golda Meir le qualifie de « ghost with a thousand faces ». Son nom apparaît dans Munich de Spielberg (2005).
Héritage et Redécouverte
Boudia incarne la cohérence entre artiste et révolutionnaire : théâtre comme combat, solidarité anti-impérialiste (Algérie-Palestine-Amérique latine). Ses écrits – politiques, poétiques, théâtraux – révèlent une pensée vivante, populaire et universaliste.
En 2024-2025, Œuvres rassemble ses textes (préfaces de Nils Anderson, Djilali Bencheikh, etc.), offrant une biographie politique. Le roman d’Abadou, fresque cinématographique, tisse ses liens avec Habache, Carlos et anticolonialistes juifs.
Soirées-hommages (comme au Centre culturel algérien de Paris, novembre 2024) rappellent son souffle rebelle. Lire Boudia, c’est résister à l’effacement, garder le cœur à l’extrême gauche : un appel à unir les opprimés, à faire du théâtre et de la lutte des outils de dignité éternelle. Son message ? La révolution n’est pas un drapeau, mais une conscience vivante.