Louisette Ighilahriz

Née le 22 août 1936 à Oujda (Maroc) – toujours en vie en 2025 à 89 ans
Moudjahida, psychologue, écrivaine et figure emblématique de la mémoire de la guerre d’Algérie.

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Louisette Ighilahriz est née le 22 août 1936 à Oujda, à la frontière maroco-algérienne, dans une famille berbère originaire des montagnes de Kabylie. Son grand-père maternel fabriquait clandestinement des fusils pour les résistants ; son père, fervent nationaliste, sera arrêté par les Français. Sa mère, bien qu’analphabète, est décrite par Louisette comme « hyper-politisée » et profondément anticoloniale. C’est dans cette atmosphère de révolte silencieuse qu’elle grandit.

En 1948, la famille s’installe à Alger. Brillante élève, Louisette parle un français impeccable, dévore Victor Hugo et poursuit des études de psychologie à l’université. Rien, dans son parcours, ne correspond au cliché de la « femme arabe soumise » que la propagande coloniale aimait dépeindre.

En 1957, à 21 ans, la Bataille d’Alger fait rage. Après l’arrestation de son père, elle choisit la lutte armée et rejoint le Front de libération nationale (FLN). Le 28 septembre 1957, traquée par les parachutistes de la 10ᵉ Division du général Massu, elle tente de gagner le maquis. Blessée par balles lors d’une embuscade, elle est capturée dans les environs d’Alger.

Ce qui suit reste l’un des témoignages les plus accablants de la guerre d’Algérie.

Pendant trois mois, dans un sous-sol de l’hôpital militaire Maillot (puis dans d’autres lieux de détention), Louisette Ighilahriz est soumise à des tortures d’une extrême violence :

  • viols répétés par plusieurs militaires et parfois avec des objets,
  • électrochocs sur tout le corps, notamment sur les seins et le sexe,
  • coups, brûlures, déshabillage forcé,
  • insultes racistes et sexistes permanentes.

Elle est laissée des jours entiers dans ses excréments et son sang menstruel. Elle survit par miracle grâce à l’intervention d’un médecin militaire français, le commandant François Richaud, qui, révolté par son état, la fait transférer dans une prison civile où elle reçoit enfin des soins. Sans lui, elle serait morte. Elle ne le saura que bien plus tard : Richaud est décédé en 1997.

Libérée en juillet 1962 après l’indépendance, Louisette Ighilahriz se tait pendant près de quarante ans. En Algérie comme en France, le sujet du viol de guerre est tabou : les accords d’Évian, amnistie générale, honte des victimes, peur du rejet familial et social. Elle reprend sa vie de psychologue, se marie avec Ahmed, un militant et compagnon de lutte qui la soutient sans faille dans ses traumatismes – y compris quand elle lui révèle, des décennies plus tard, les détails de ses sévices. Ensemble, ils ont des enfants et elle devient grand-mère, mais elle porte en elle un secret écrasant.

Après l’indépendance, Louisette s’engage activement dans le système politique algérien naissant, recevant plusieurs décorations officielles pour son rôle de moudjahida (combattante) lors de la guerre de libération. Ces honneurs, attribués par les autorités du Front de libération nationale (FLN) puis par l’État algérien, incluent des médailles et distinctions pour services rendus à la nation, soulignant sa contribution à l’indépendance et son statut de symbole national. Dès les années 1960-1970, elle intègre l’Union Nationale des Femmes Algériennes (UNFA), une organisation affiliée au FLN créée pour promouvoir l’émancipation des femmes et leur intégration dans la vie publique, bien que fonctionnant souvent comme un outil de mobilisation pour le parti unique. À travers l’UNFA, elle milite pour l’éducation des femmes, leur participation politique et la lutte contre les traditions patriarcales, affrontant un poids immense de conservatismes et d’obstacles pratiques malgré les réceptions officielles chaleureuses.

Le 20 juin 2000, à 64 ans, elle décide de parler. Dans une interview bouleversante accordée au journal Le Monde (signée Florence Beaugé), elle raconte pour la première fois, en détail et en nommant ses bourreaux (Massu, Graziani, Bigeard…). Elle dit chercher surtout le « docteur Richaud » pour le seul homme qui l’ait traitée humainement, pour le remercier. L’article fait l’effet d’une bombe : c’est la première fois qu’une ancienne combattante algérienne parle ouvertement de viol comme arme de guerre systématique. En France, le témoignage déclenche une onde de choc : débats à l’Assemblée, articles en cascade, aveux tardifs du général Massu (« La torture ? Oui, on l’a pratiquée »), et début d’une vraie prise de conscience sur les crimes coloniaux.

En 2001, elle publie Algérienne, son autobiographie dictée à la journaliste Anne Nivat (Éditions Fayard / Calmann-Lévy). Le livre devient immédiatement un document historique majeur : sobre, précis, sans haine gratuite, il est qualifié de « biographie d’une nation torturée ».

Dans les années 1990, durant la décennie noire (guerre civile contre les islamistes), elle défend courageusement les femmes menacées et milite pour une Algérie laïque et moderne. En 2016, dans le cadre du système politique algérien autoritaire dominé par le FLN et l’armée, elle est nommée au Conseil de la Nation (chambre haute du parlement bicaméral) par le président Abdelaziz Bouteflika, qui contrôle un tiers des sièges via des attributions directes – un mécanisme souvent critiqué pour son opacité et son clientélisme. Ce poste, honorifique mais limité en pouvoir réel (elle évoque devoir « marcher sans trop poser de questions »), lui permet de plaider pour les droits des femmes et les questions sociales, tout en luttant contre les traditions conservatrices. En octobre 2018, elle claque la porte avec fracas pour protester contre la tentative de cinquième mandat de Bouteflika, qu’elle qualifie d’« invisible » et accuse d’avoir ruiné le pays.

Depuis le Hirak de 2019, ce vaste mouvement populaire contre le système, Louisette, à plus de 80 ans, descend tous les vendredis dans les rues d’Alger pour soutenir les manifestants, malgré les douleurs de ses anciennes blessures par balles. « Je retrouve mes vingt ans », confie-t-elle, fière de marcher aux côtés de la jeunesse dans « la révolution du sourire ».

En 2022, Le Monde lui consacre un court-métrage d’animation émouvant intitulé simplement Louisette. Elle apparaît également dans plusieurs documentaires, dont Moudjahidate et Woman Is Courage.

À 89 ans (2025), Louisette Ighilahriz reste une voix écoutée et respectée des deux côtés de la Méditerranée. Elle n’a jamais renoncé à son combat pour la mémoire, la vérité et la dignité des femmes. En 2000, avec sa sœur Ouardia, elle a fait poser une plaque sur la tombe du docteur Richaud :

« À toi, docteur Richaud, où que tu sois, tu seras toujours parmi nous. Louisette. »

Son témoignage a contribué, plus que tout autre, à faire sortir du silence des milliers de femmes violées pendant la guerre d’Algérie et à faire reconnaître que le viol fut, là comme ailleurs, une arme de guerre à part entière.

Louisette Ighilahriz n’est pas seulement une survivante. Elle est devenue la mémoire vivante et la conscience indignée d’un peuple qui refuse l’oubli.

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