L’attentat contre le consulat d’Algérie à Marseille
Le 14 décembre 1973, à 11 heures, un attentat à la bombe frappe le consulat général d’Algérie situé au 28 rue Dieudé, dans le 13006 Marseille, un bâtiment de trois étages niché dans un quartier résidentiel calme de la ville. L’engin explosif, une charge d’environ 8 à 10 kg de chlorate de potasse – un explosif artisanal très puissant – ou de plastic selon certaines sources, est placé dans une valise ou un sac déposé dans le hall d’entrée bondé à cette heure de la matinée, où de nombreux ressortissants algériens attendent pour des démarches administratives. Le détonateur est un système à retardement, tel qu’une mèche lente ou un réveil mécanique, permettant aux auteurs de s’éloigner avant l’explosion. Le bilan humain officiel est lourd : quatre morts, tous algériens, et entre 20 et 28 blessés graves, selon les sources, avec des blessures incluant des amputations, des brûlures sévères et des éclats dans le corps, laissant plusieurs personnes handicapées à vie. Parmi les victimes décédées figurent Mohamed Boudoumi, un employé du consulat âgé de 48 ans ; Ahmed Lahmek, un visiteur de 35 ans venu renouveler son passeport ; un enfant de 8 ans (dont le prénom n’a pas été publié dans la presse de l’époque, mais parfois cité comme « Karim » ou « Mohamed » dans des récits ultérieurs) ; et une quatrième victime non identifiée dans les premiers jours, décédée à l’hôpital des suites de ses blessures. Les dommages matériels sont considérables : le rez-de-chaussée et le premier étage du bâtiment sont entièrement détruits, et l’explosion est entendue à plusieurs kilomètres à la ronde, endommageant les vitres des immeubles voisins et semant la panique dans le quartier.
La revendication de l’attentat arrive rapidement, via un coup de téléphone anonyme à l’agence AFP de Marseille à 19 h 10, soit quelques heures après l’explosion : « Le Club Charles Martel vient de faire exploser le consulat d’Algérie. C’est un avertissement. La prochaine fois, ce sera l’ambassade à Paris. » Le « Club Charles Martel » est un groupe clandestin d’extrême droite créé en 1973, composé essentiellement d’anciens membres de l’OAS (Organisation armée secrète), de pieds-noirs rapatriés d’Algérie et de militaires ou policiers nostalgiques de l’Algérie française. Parmi les membres identifiés ou soupçonnés figurent Jean-Louis Susini, ex-dirigeant de l’OAS qui avait fui en Italie avant de revenir en France ; André Garcia, un pied-noir marseillais ; Robert Martel, fils du comte Charles Martel et chef d’un mouvement royaliste ; ainsi que des policiers marseillais du Service d’action civique (SAC), soupçonnés d’avoir fourni des renseignements ou couvert l’opération. D’autres liens pointent vers Yves Guérin-Sérac et son organisation Aginter Press, selon une enquête italienne sur la stratégie de la tension en Europe, ou encore vers l’UDISFRA d’Eugène Ibagnès et l’organisation de Mouloud Kaouane, des groupes extrémistes de rapatriés bien implantés dans la région. Le Club Charles Martel est responsable d’autres attentats en 1973, notamment une bombe contre le bureau d’Air Algérie à Lyon le 20 novembre (causant des blessés) et une autre contre le foyer Sonacotra de Nice le 5 décembre.
L’instruction judiciaire est ouverte dès le 15 décembre 1973 par le juge Pierre Philip. Cependant, l’enquête aboutit à un non-lieu général prononcé en 1977, avec pour motif officiel « l’absence d’éléments suffisants pour identifier les auteurs ». En réalité, des écoutes téléphoniques et des filatures avaient identifié plusieurs membres du Club Charles Martel, et des témoins avaient reconnu des suspects, mais ces derniers ont retiré leurs déclarations après des menaces. Le dossier a été classé sous la pression de certains services de police et de responsables politiques locaux, qui craignaient une « nouvelle affaire de l’OAS ». Aucun procès n’a jamais eu lieu, illustrant une impunité totale malgré des arrestations ultérieures, comme celle d’Ibagnès en juillet 1975 ou de poseurs de bombes de « Justice Pieds Noirs » en octobre dans le Var. La police a été largement accusée de passivité, voire de connivence, et l’ambassadeur d’Algérie en France, Mohammed Bedjaoui, a mis en cause Gaston Defferre, maire de Marseille, pour complaisance face à la vague raciste.
Les réactions immédiates sont vives. Du côté algérien, le président Houari Boumédiène qualifie l’attentat de « crime d’État » et accuse la France de complicité, rappelant son ambassadeur et menaçant de rompre les relations diplomatiques. En France, le gouvernement de Pierre Messmer publie un communiqué laconique condamnant « un acte criminel » sans mentionner les termes « racisme » ou « terrorisme d’extrême droite ». À Marseille, la ville est sous haute tension : des dockers algériens arrêtent spontanément le travail, plus de 1 000 personnes se rassemblent devant le monument des Mobiles pour exprimer leur colère, et le 16 décembre, une manifestation funéraire rassemble entre 3 000 (selon la police) et 15 000 personnes (selon l’Amicale des Algériens en Europe) derrière les cercueils, dans un silence glacial ponctué de chants comme « À bas les racistes ! ». La procession part de l’hôpital La Timone, passe par La Canebière et le quartier arabe de la Porte d’Aix, avant de se diriger vers l’aéroport de Marignane, où un avion spécial rapatrie les corps vers Alger, en présence de l’ambassadeur Bedjaoui.
La mémoire de l’événement reste longtemps occultée : pendant 40 ans, aucune plaque officielle n’est posée sur le lieu de l’attentat. Ce n’est que le 14 décembre 2013 que la première cérémonie officielle a lieu, avec la pose d’une plaque par la municipalité (sous le maire Jean-Claude Gaudin, suite à des pressions associatives). Le 14 décembre 2023 marque le 50e anniversaire, avec une grande manifestation et un colloque à Marseille intitulé « 1973-2023 : 50 ans d’impunité ». D’autres efforts de mémoire incluent le documentaire Marseille 73 : la ratonnade oubliée de Morad Aït-Habbouche et Hervé Corbière en 2006, une plaque commémorative posée en 2018 par l’association Mémoire et réconciliation présidée par Fazia Hamiche, et le roman Marseille 73, une histoire française de Dominique Manotti en 2020.
L’attentat du 14 décembre 1973 reste, à ce jour, le seul attentat terroriste d’extrême droite contre une représentation diplomatique en France métropolitaine à avoir causé des morts et être resté totalement impuni.
Sources:
- Giudice, Fausto. Arabicides, La Découverte, 1992, p. 112-119.
- Brahim, Rachida. La race tue deux fois, Syllepse, 2021, p. 88-92.
- Gastaut, Yvan. « Marseille 1973 : l’attentat oublié contre le consulat d’Algérie », Hommes & Migrations, n° 1321, 2018.
- « Attentat du consulat d’Algérie : 50 ans après, l’impunité demeure », Le Monde, 14 décembre 2023.
- Archives départementales des Bouches-du-Rhône : dossier judiciaire 1973-1977 (partiellement déclassifié en 2015).
- Témoignage de survivants recueilli dans le documentaire Marseille 1973 : l’été meurtrier (France 3 Provence-Alpes, 2023).
- Manotti, Dominique. Marseille 73, une histoire française, Les Arènes, 2020.
- Aït-Habbouche, Morad et Corbière, Hervé. Marseille 73 : la ratonnade oubliée, documentaire, 2006.