Marche des Beurs
Contexte
La Marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée « Marche des Beurs » par les médias (le terme « beur » étant le verlan d’« Arabe », désignant les jeunes nés en France de parents immigrés maghrébins), s’inscrit dans un contexte de tensions raciales et sociales intenses en France au début des années 1980. À cette époque, le pays fait face à une montée du racisme anti-immigrés, exacerbée par la crise économique, le chômage et les discours politiques stigmatisants. Le Front national, dirigé par Jean-Marie Le Pen, gagne en visibilité, notamment avec sa percée aux municipales de Dreux en 1983 (16,72 % au premier tour). Des crimes racistes se multiplient contre les Maghrébins : cinq signalés par le ministère de l’Intérieur, mais vingt-et-un selon les associations. Les banlieues populaires, comme les Minguettes à Vénissieux (près de Lyon), sont le théâtre d’affrontements violents entre jeunes issus de l’immigration et la police, culminant avec la blessure par balle de Toumi Djaïdja, un jeune de 19 ans, par un policier en juin 1983. Ce dernier, faussement accusé d’un braquage, incarne les injustices subies par la « deuxième génération » immigrée, exclue des droits civiques malgré sa nationalité française. Inspirée des marches non violentes de Martin Luther King et Gandhi, l’idée émerge pour dénoncer les brutalités policières, les expulsions arbitraires et l’absence de droits (comme le vote local pour les étrangers ou une carte de séjour de dix ans).
Histoire
L’histoire de la Marche débute le 15 octobre 1983 à Marseille, dans le quartier de la Cayolle, après le meurtre raciste d’un enfant de 13 ans. Un petit groupe de quinze personnes, dont neuf originaires des Minguettes, part pour un périple de 1.500 km à travers la France, visant Paris. Limité à trente-deux « marcheurs permanents » pour des raisons logistiques (décision prise à Grenoble), le cortège traverse quarante-cinq villes en sept semaines, s’arrêtant pour des débats et manifestations locales. Initialement ignorée par les médias, la Marche gagne en visibilité après l’assassinat d’Habib Grimzi, un jeune Algérien de 27 ans, le 14 novembre 1983, lors d’un contrôle d’identité à Dreux. Rejointe par des milliers de sympathisants (1 000 à Lyon, plus à Strasbourg), elle est couverte par un pool de radios libres et photographes indépendants. Le 3 décembre 1983, elle arrive à Paris, où une manifestation finale rassemble entre 60.000 et 100.000 personnes de la Bastille à Montparnasse, sous le slogan « Paris sur beur ! ». Des marches dérivées suivent : Convergence 84 (à mobylette, 30 000 participants, tonalité plus radicale) et une marche européenne en 1985 à Bruxelles. Le mouvement s’essouffle rapidement en raison de divisions internes et de récupérations politiques.
Acteurs
Les acteurs principaux sont des jeunes des banlieues, militants associatifs et soutiens institutionnels. Au cÅ“ur : Toumi Djaïdja, président de l’association SOS Avenir Minguettes, blessé et incarcéré, qui impulse l’idée avec le père Christian Delorme, prêtre des Minguettes et défenseur des droits des immigrés. Parmi les marcheurs initiaux : Djamel Atallah (syndicaliste étudiant), Farid Arar, Malika Boumédiène, Farid Lahoua et Djamel Bouchaara. La Cimade (service Å“cuménique d’aide aux immigrés) joue un rôle clé via le pasteur Jean Costil. Des comités d’accueil locaux, composés d’associations, syndicats et intellectuels, soutiennent le parcours. Politiquement, Georgina Dufoix (secrétaire d’État aux Droits de la femme) relaie auprès de François Mitterrand. Des figures comme Françoise Gaspard (députée PS) et Farida Belghoul (porte-parole en 1984) émergent. À l’opposé, le Front national (Jean-Pierre Stirbois) et certains discours socialistes (Pierre Mauroy) incarnent l’adversité. Des critiques internes, comme Mogniss Abdallah et Djida Tazdaït, dénoncent la domination de la Cimade sur les jeunes Beurs.
Résultats
Immédiatement, la Marche obtient une reconnaissance symbolique : rencontre avec Mitterrand le 3 décembre, qui promet une carte de séjour de dix ans (accordée en 1984), une loi contre les crimes racistes et un projet de vote local pour les étrangers (abandonné en 1984). Elle popularise le terme « Beurs » et visibilise la jeunesse immigrée, menant à la création de SOS Racisme en 1984, qui récupère partiellement le mouvement. À long terme, les résultats sont mitigés : recul partiel des brutalités policières, mais échec de structuration (divisions, absence de leaders durables). Les marcheurs comme Djaïdja (gracié mais marginalisé) ou Atallah abandonnent l’engagement. L’antiracisme se dilue en morale associative, sans déconstruire les racines coloniales du racisme. Socialement, la ghettoïsation des banlieues s’aggrave, avec chômage et exclusion persistants. Culturellement, elle inspire films (La Marche de Nabil Ben Yadir, 2013) et expositions.
Avenir
Quarante ans après, l’héritage de la Marche est ambivalent : symbole d’une « longue marche » pour l’égalité, elle reste un cri républicain inachevé face aux inégalités persistantes (9-10 millions de Français d’origine maghrébine ou proche-orientale, sous-représentés politiquement). Les anciens marcheurs expriment amertume et désillusion, voyant une situation pire pour leurs enfants (islamophobie, précarité). Perspectives : patrimonialisation accrue (fresque à La Courneuve en 2023, avenue à Marseille en 2024, musée à Marseille), intégration dans les programmes scolaires et débats territoriaux pour une mémoire partagée. Une nouvelle mobilisation requerrait une approche sociale (contre l’enclavement des quartiers) plutôt que purement raciale, avec inclusion des héritiers et politiques publiques fortes. Elle pourrait inspirer des luttes actuelles contre le racisme, comme les mobilisations post-2005 ou en 2023-2024, pour un « devenir commun » inclusif.
Sources bibliographiques
- Bouamama, Saïd. Dix ans de marche des Beurs : Chronique d’un mouvement avorté. Paris, Desclée de Brouwer, 1994.
- Hajjat, Abdellali. La Marche pour l’égalité et contre le racisme. Paris, Éditions Amsterdam, 2013.
- Jazouli, Adil. L’action collective des jeunes maghrébins de France. Paris, CIEMI/L’Harmattan, 1986.
- Augustin, Michael. La vraie histoire de la marche des beurs. Paris, éditions Bellier, 2013.
- Hadj Belgacem, Samir et Nasri, Foued (dir.). La Marche de 1983, Des mémoires à l’histoire d’une mobilisation collective. Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018.
- Blanchard, Pascal (dir.). La France arabo-orientale. Treize siècles de présences. Paris, La Découverte, 2013.
- Abdallah, Mogniss H. « 1983 : La marche pour l’égalité ». Dans Plein Droit, n° 55, décembre 2002.
- Baudot, Pierre-Nicolas. « Des Minguettes à l’Élysée : 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme ». Fondation Jean-Jaurès, 2023.
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