L’Histoire des Communards Déportés en Nouvelle-Calédonie (1871-1880)

La Commune de Paris (18 mars – 28 mai 1871) fut la première révolution sociale et ouvrière de l’histoire moderne. Après la capitulation de Sedan (septembre 1870), la défaite face à la Prusse et l’effondrement du Second Empire, Paris, affamé et humilié, se soulève contre le gouvernement conservateur d’Adolphe Thiers replié à Versailles. Pendant 72 jours, la capitale vit sous un régime révolutionnaire démocratique, féministe, laïc et anticlérical avant d’être écrasée lors de la « Semaine sanglante » (21-28 mai 1871) : environ 17 000 à 25 000 morts (dont plusieurs milliers sommairement exécutés), 43 522 arrestations, 13 700 jugements et 10 137 condamnations définitives.

Parmi ces condamnations, 4 588 personnes (4 250 hommes, environ 400 femmes et 60 enfants) sont déportées en Nouvelle-Calédonie, alors bagne et colonie de peuplement. C’est la plus grande déportation politique jamais organisée par la France républicaine.

  • Déportation en enceinte fortifiée : 337 personnes (peine la plus lourde après la mort). Internement dans des presqu’îles fortifiées surveillées.
  • Déportation simple : 3 881 personnes. Assignation à résidence sur la Grande Terre, avec possibilité de travailler et, plus tard, de recevoir des concessions.
  • Transportation (travaux forcés) : 270 personnes.
  • Relégation : quelques dizaines (récidivistes de droit commun mêlés aux politiques).

23 convois se succèdent entre janvier 1872 et mars 1878. Les principaux navires :

NavireDépart FranceArrivée NouméaNombre de déportés
La Virginie23 janv. 187228 juin 1872410
La Guerrière23 mars 187218 août 1872~500
L’Orneoct. 1873fév. 1874602
Le Calvados4 avril 187427 août 1874704 (dont Louise Michel)
La Danaé18741874~500
Le Var1874-18751875800
La Loire, Le Tage, Le Jourdy, etc.1876-18781878reste (~800)

Durée moyenne du voyage : 130 à 160 jours. Mortalité : 3 à 8 % selon les convois (scorbut, typhoïde, suicides).

  • Presqu’île Ducos (sud de Nouméa) : enceinte fortifiée pour les « grands criminels politiques » (Rochefort, Grousset, Ballière, Pain, etc.).
  • Île des Pins : deuxième enceinte fortifiée, surnommée « le camp des politiques ». Louise Michel y passe ses premières années.
  • Bourail : le plus gros centre de déportation simple (plus de 1 500 personnes à partir de 1876). C’est ici que la majorité des concessions agricoles seront attribuées.
  • La Foa, Boulouparis, Canala, Fond et Ouégoa : petits groupes dispersés.
  • Nouméa : les « privilégiés » (médecins, journalistes) vivent en semi-liberté.
  • Baraquements en bois et tôles, moustiques, paludisme, rations insuffisantes.
  • Travail forcé pour les transportés ; les « simples déportés » ne travaillent que pour l’administration (routes, ponts).
  • À partir de 1876, l’administration distribue des concessions agricoles (10 à 30 ha, parfois plus).
  • Les Communards introduisent la vigne (premiers cépages bordelais), le maraîchage intensif, l’apiculture, la culture du café.
  • Création de théâtres (le « Théâtre des Déportés » à Bourail donne plus de 200 représentations), journaux manuscrits (Le Père Duchêne calédonien, L’Exilé, Le Triboulet calédonien), bibliothèques, écoles mutuelles.

Avec les Kanaks
Louise Michel devient l’amie du grand chef Ataï (1878), lui offre un bonnet phrygien rouge et enseigne aux enfants kanaks. Lors de la grande révolte kanak de 1878, plusieurs dizaines de Communards refusent de prendre les armes contre les insurgés ; certains (Charles Da Costa, François Jourde) sont accusés d’avoir fourni poudre et fusils à Ataï.

Avec les déportés algériens (Kabyles de 1871)
Des dizaines de mariages mixtes. Exemples :

  • Jean Allemane épouse Zineb, fille d’un déporté kabyle → leurs enfants portent le nom Allemane-Mokrani.
  • Maxime Lisbonne (fondateur du cabaret du Chat Noir) se lie d’amitié avec Boumezrag el-Mokrani.

Avec les bagnards de droit commun
Méfiance et parfois hostilité ouverte.

  • 1879 : amnistie partielle (femmes, mineurs, malades).
  • 11 juillet 1880 : amnistie générale votée à l’unanimité par la Chambre des députés (portée par Clemenceau, Victor Hugo et Louis Blanc).
  • Derniers déportés rentrent en 1881.

Bilan humain :

  • 800 à 900 morts en Calédonie.
  • Environ 1 800 restent définitivement (ils ont fondé famille et reçu des terres).
  • Environ 2 000 rentrent en France.
  • Louise Michel (1830-1905) : arrive sur Le Calvados en 1874, île des Pins puis Bourail, institutrice kanak, rentre en 1880, devient icône anarchiste.
  • Henri Rochefort (1831-1913) : s’évade spectaculaire de la presqu’île Ducos le 20 mars 1874 avec Grousset, Pain, Ballière, Jourde et Granthille sur le bateau américain Peace.
  • Paschal Grousset (1844-1909) : futur ministre des Sports sous la IIIe République.
  • Nathalie Lemel (1827-1921) : ouvrière relieuse, cofondatrice de l’Union des femmes, très proche de Louise Michel.
  • Jean Allemane (1843-1935) : reste en Calédonie, devient éleveur, maire-adjoint de Bourail.
  • Achille Ballière (1840-1905) : peintre, devient fou en enceinte fortifiée, meurt à Nouméa.

Les descendants des Communards forment une part importante des « Broussards » (Caldoches de brousse). On les retrouve surtout autour de Bourail (« la petite France »), La Foa et Boulouparis.
Lieux de mémoire :

  • Musée de la Ville de Bourail (exposition permanente exceptionnelle).
  • Nécropole des déportés de Bourail.
  • Maison de Louise Michel à l’île des Pins.
  • Route des Communards (RM8).
  • Commémorations annuelles les 18 mars et 28 mai.
Sources
  1. Bullard, Alice & Rosine, Michel (2000). Exil et bagne en Nouvelle-Calédonie : les Communards et les déportés kabyles, Paris, L’Harmattan.
  2. Delacroix, Michel (1982). Les Communards en Nouvelle-Calédonie, Paris, Éditions du Sextant.
  3. Faure, Alain & Faure, Christiane (1999). La Déportation des Communards en Nouvelle-Calédonie 1872-1880, Paris, L’Harmattan.
  4. Michel, Louise (1979 [1886]). La Nouvelle-Calédonie : souvenirs d’une déportée, Paris, Maspero (rééd.).
  5. Ory, Pascal (dir.) (1983). Nouvelle histoire de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa, Éditions du CNPF.
  6. Pisier, Georges (1971). Les Déportés de la Commune à l’île des Pins, Publications de la Société d’études historiques de la Nouvelle-Calédonie, n°2.
  7. Rouffineau, Louis-José (2005). Les Communards en Nouvelle-Calédonie : histoire du bagne calédonien, Paris, L’Harmattan (édition augmentée 2021).
  8. Thomas, Michel-Louis (1980). Louise Michel en Nouvelle-Calédonie 1873-1880, Nouméa, Éditions du Cagou.
  9. Barbançon, Louis-José (1992). L’Archipel des forçats : histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931), Lille, Presses universitaires du Septentrion (thèse).
  10. Merle, Isabelle (1995). Expériences coloniales : la Nouvelle-Calédonie 1853-1920, Paris, Belin.
  11. Archives nationales d’outre-mer (ANOM, Aix-en-Provence) : séries H (bagne) et F/1a (Conseils de guerre de la Commune).
  12. Archives territoriales de Nouvelle-Calédonie (Nouméa) : série 3H (déportation politique).
  13. International Institute of Social History (Amsterdam) : fonds Rochefort et Grousset.

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