Mahieddine Tahkout
Mahieddine Tahkout, né le 13 avril 1963 à Alger, est un homme d’affaires algérien dont l’ascension fulgurante au cœur du régime Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) en a fait l’un des symboles les plus controversés de l’oligarchie post-indépendance. Fondateur et PDG du groupe Tahkout, un empire tentaculaire dans le transport, l’automobile, les médias et l’immobilier, il bâtit une fortune colossale sur des marchés publics opaques et des privilèges accordés par le pouvoir. Surnommé « le roi du bus » pour sa domination du transport universitaire et urbain, Tahkout incarne la collusion entre affaires et politique : proche de Saïd Bouteflika et financeur présumé des campagnes électorales, il est arrêté en 2019 au pic du Hirak. Condamné à plusieurs reprises pour corruption, blanchiment d’argent et dilapidation de deniers publics, il purge actuellement une peine cumulée de plus de 15 ans de prison. Son empire, démantelé, a révélé un réseau de biens cachés en France et des scandales impliquant des ex-ministres, des bijoux offerts à une maîtresse et des trocs immobiliers douteux. À 62 ans, en décembre 2025, Tahkout reste une figure haïe du mouvement populaire, symbole d’une ère où la rente pétrolière nourrissait une élite corrompue jusqu’à l’os.
Origines et débuts modestes (1963-1989) : Du commerce de légumes à l’entrepreneuriat
Issu d’une famille modeste d’Alger, Mahieddine Tahkout grandit dans un quartier populaire de la capitale, où son père, un petit commerçant, lui inculque les rudiments du négoce. Sans formation supérieure notable, il commence sa carrière dans les années 1980 comme vendeur ambulant de légumes et de produits agricoles sur les marchés algérois. Cette période de « galère », comme il la décrit lui-même dans des interviews rares, forge son profil d’autodidacte pragmatique. En 1989, à 26 ans, il fonde sa première entreprise : une petite société de fabrication de chaussures et de biens de consommation, marquant le début d’une diversification effrénée. Selon des sources familiales, Tahkout, père de plusieurs enfants dont un fils impliqué dans les affaires, s’entoure rapidement de ses frères (Omar, Meziane, Sofiane et Mohamed) pour bâtir un réseau familial solidaire, typique des dynasties d’affaires algériennes.
Ascension fulgurante (1990-2013) : Marchés publics et diversification, sous le patronage de Bouteflika
La libéralisation économique des années 1990 propulse Tahkout dans le transport, son secteur de prédilection. En 1990, il crée une flotte de bus pour le transport des étudiants, obtenant des contrats exclusifs avec l’Office national des Œuvres universitaires (Onou). À son apogée, le groupe exploite plus de 3 500 véhicules, dominant le transport urbain à Alger, Blida, Constantine et Boumerdès. Ce monopole, attribué sans appel d’offres, génère des revenus annuels estimés à des centaines de millions de dinars, alimentant les rumeurs de pots-de-vin dès les années 2000.
Diversification accélérée :
- Automobile : En 2000, création de Cima Motors, concessionnaire multimarque (Hyundai, Opel, Chevrolet, Suzuki, Fiat, Jeep, Alfa Romeo). En 2016, il lance la Tahkout Manufacturing Company (TMC) à Tiaret, usine d’assemblage Hyundai produisant des milliers de véhicules par an.
- Médias : Rachat en 2015 de Numidia News (devenue Numidia TV), chaîne privée suisse diffusant en Algérie, pour influencer l’opinion.
- Autres secteurs : Hôtels (5 établissements), location de bateaux, agroalimentaire (bières Heineken et Tango via partenariats), gardiennage, plastiques, pharmaceutique et immobilier. Entre 1989 et 2000, il monte 18 entreprises, selon Le Soir d’Algérie.
Proche du clan Bouteflika dès 2004, Tahkout finance discrètement les campagnes électorales (notamment le 4e mandat de 2014, aux côtés d’Ali Haddad). Sa proximité avec Saïd Bouteflika et Ahmed Ouyahia lui vaut des privilèges : permis pour 1 000 lignes de bus urbains en 2015, exonérations fiscales pour TMC. En 2016, Jeune Afrique le classe parmi les 50 personnalités les plus influentes d’Algérie, louant son « empire mystérieux » bâti sur la rente pétrolière.
Apogée et scandales (2013-2019) : Corruption automobile et liens sulfureux
Sous le « règne de Saïd » post-AVC de Bouteflika (2013), Tahkout atteint son zénith. Il reçoit des ministres (Abdeslam Bouchouareb, Abdelmalek Sellal, Youcef Yousfi, Abdelghani Zaâlane) pour des contrats juteux : usines automobiles, transports. Mais les fissures apparaissent : en 2018, une enquête de TV Maghreb révèle son « étrange ascension », accusant des fraudes dans le montage Hyundai (véhicules sous-équipés vendus comme neufs). Rumeurs de tricherie sur les normes d’émission et d’importations illégales circulent sur les réseaux.
Scandales de corruption : Tahkout est au cœur d’un système clientéliste. L’affaire principale (2019) porte sur l’octroi illégal de privilèges : 309 milliards de dinars (2 milliards d’euros) de marchés publics truqués pour TMC et les bus. Des ex-ministres (Ouyahia, Sellal) sont accusés d’avoir contourné les appels d’offres via l’Agence nationale de développement de l’investissement (Andi). En 2023, un troc douteux émerge : échange d’une laiterie et stations-service contre appartements en France, impliquant un ex-député et Tahkout, examiné par la Cour d’appel d’Alger pour blanchiment. Des saisies en 2022 révèlent des biens cachés (voitures de luxe, entrepôts à Réghaïa, Ouled Fayet, Béchar) d’une valeur de 1 000 milliards de centimes, dissimulés par sa famille pour vente clandestine.
Scandales et rumeurs sur les femmes : Moins judiciaires mais persistants, ces aspects ternissent son image. En 2023, lors d’un procès pour blanchiment, une « amie » nommée Fairouz témoigne contre lui : Tahkout aurait détourné 4 milliards de dinars pour lui offrir des bijoux en or en France (bijoutiers auditionnés confirment des achats somptuaires). Il nie, affirmant ne pas l’avoir vue depuis 17 ans, mais l’affaire ravive des ragots d’extravagance : villas à Nîmes (France) via SCI TMF et Universal Invest, financées par des fonds occultes. Son fils, interrogé en 2018 dans une affaire de journalistes incarcérés, est lié à des rumeurs de fêtes et de relations avec des artistes. Ces allégations, amplifiées par le Hirak, dépeignent un oligarque débauché, contrastant avec son image publique de « self-made man simple ».
Chute brutale (2019) : Arrestation et procès multiples
Le Hirak (février 2019) précipite sa dégringolade. Interdit de sortie du territoire avec 12 autres oligarques, Tahkout est arrêté le 22 avril 2019 à la frontière algéro-tunisienne, comme Ali Haddad. Inculpé pour corruption, il est incarcéré à El Harrach, puis transféré à Khenchela pour sécurité.
Condamnations judiciaires (2019-2025) : Peines cumulées et saisies massives
| Date | Affaire | Peine | Tribunal | Détails |
|---|---|---|---|---|
| Juil. 2020 | Octroi de privilèges et corruption (bus, TMC) | 16 ans ferme | Sidi M’Hamed (Alger) | Avec Ouyahia/Sellal ; remboursement de 309 milliards DA |
| Nov. 2020 | Appel : Corruption automobile | Réduite à 14 ans | Cour d’Alger | Frères et fils : 7 ans chacun |
| Juin 2022 | Dissimulation de richesses et blanchiment | 15 ans ferme | Sidi M’Hamed | Avec Saïd Bouteflika, Haddad ; amende 8 millions DA |
| Fév. 2023 | Troc immobilier et blanchiment (laiterie vs. appartements France) | 12 ans (en appel) | Cour d’Alger | Implication d’ex-député ; biens saisis |
| Nov. 2023 | Biens cachés (bijoux, voitures) | Cumulée à 15 ans | Pôle financier Alger | Saisie de 1 000 milliards centimes ; 24 suspects (famille) |
| Nov. 2025 | Pourvoi en cassation (dissimulation richesses) | En attente (16 nov. 2025) | Cour suprême | Avec Bouteflika, Haddad ; risque renvoi |
Confiscations : 73 sociétés (Cima Motors liquidée), usines TMC, hôtels, comptes en France (Nîmes), yachts, Audi/Lamborghini. L’ex-administrateur de Cima Motors incarcéré en 2023 pour complicité.
Situation en décembre 2025 : Une empire en ruines, une santé fragile
À 62 ans, incarcéré à Khenchela depuis plus de 6 ans, Tahkout souffre de problèmes de santé (amaigrissement notable, pâleur), sa défense plaidant pour une libération conditionnelle refusée. Sa famille (frères, fils) gère des restes d’affaires à l’étranger, mais sous surveillance. Le pourvoi en cassation du 16 novembre 2025 pourrait relancer son dossier, mais le Hirak veille.
Image publique : Du héros self-made au paria corrompu
Pour les Algériens, Tahkout est l’archétype de la « issaba » : un opportuniste enrichi par la corruption, finançant un régime grabataire. Nostalgiques du BTP le voient comme victime de « règlements de comptes ». Surnoms : « Roi du bus », « Oligarque de Tiaret ». Son parcours illustre les fractures de l’Algérie post-2019 : quête de justice contre une élite déchue, mais récupération des fonds encore inachevée.
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