Issad Rebrab

Issad Rebrab, né le 27 mai 1944 à Taguemount-Azouz, un village modeste de la région de Beni Douala en Kabylie (wilaya de Tizi Ouzou), est un entrepreneur algérien autodidacte devenu milliardaire. Fils d’une famille humble, il est considéré comme la première fortune privée d’Algérie et l’une des plus grandes d’Afrique, avec une fortune estimée à plusieurs milliards de dollars selon Forbes. Fondateur et ancien PDG du groupe Cevital, le plus grand conglomérat privé du pays, il a marqué l’économie algérienne par sa diversification industrielle et agroalimentaire. Son parcours, jalonné de succès fulgurants mais aussi de conflits avec les autorités, reflète les tensions entre secteur privé et État en Algérie. Retiré des affaires en 2022, il reste une figure controversée, victime de poursuites judiciaires récentes.

Issad Rebrab grandit dans un environnement rural et familial modeste au cÅ“ur de la Kabylie, une région berbère historiquement attachée à l’indépendance et à l’entrepreneuriat. Né sous la colonisation française, il fréquente l’École normale d’enseignement professionnel, où il se forme à la comptabilité et au droit commercial. Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, il commence sa carrière comme enseignant en comptabilité dans un collège pour jeunes filles à Constantine, dans l’est du pays. Ce métier, stable mais peu rémunérateur, ne le retient pas longtemps : en 1968, à 24 ans, il ouvre son propre cabinet d’expertise comptable à Alger. Ce premier pas entrepreneurial, dans un pays alors dominé par une économie étatisée, pose les bases de son ascension. Rebrab se décrit souvent comme un « républicain et patron social », attaché à la création d’emplois et à la diversification économique, loin des monopoles publics.

Au début des années 1970, Rebrab saisit les opportunités de la réinsertion économique post-indépendance, un programme gouvernemental visant à intégrer les anciens combattants et à relancer l’industrie. Sur conseil d’un client, il acquiert en 1971 20 % des parts de Sotecom, une société de construction métallurgique, qu’il rachète entièrement peu après. Ce virage marque son entrée dans l’industrie lourde. Il fonde ensuite Profilor en 1975 (profilés métalliques), puis Metal Sider en 1988 (sidérurgie), devenant un acteur clé de la métallurgie algérienne, un secteur dominé par l’État. En 1985, il crée Isla Mondial, spécialisée dans la charcuterie halal, marquant ses premiers pas dans l’agroalimentaire. Ces entreprises lui permettent d’accumuler des capitaux via l’import-export (ronds à béton, déchets ferreux), malgré les contraintes bureaucratiques. À cette époque, il bénéficie de quasi-monopoles sur certains produits, comme le sucre et l’huile, qui alimentent sa croissance. Son groupe emploie déjà des milliers de personnes et exporte vers l’Afrique et l’Europe, contribuant à la substitution aux importations.

Les années 1990, marquées par la guerre civile algérienne (« décennie noire »), bouleversent sa trajectoire. En 1995, trois de ses usines phares de Metal Sider (près d’Alger) sont sabotées par des groupes terroristes, causant des pertes estimées à 1,1 milliard de dinars (environ 6 millions d’euros actuels). Se sentant menacé personnellement et professionnellement, Rebrab choisit l’exil en France pour quelques mois. Il s’installe temporairement en Lorraine, région où il avait étudié, et diversifie ses activités à l’étranger : il lance Délice Mondial et Isla Mondial dans l’agroalimentaire halal. Cet épisode, douloureux, renforce sa résilience : « J’ai perdu l’essentiel de mes actifs, mais pas ma volonté de rebâtir », confie-t-il plus tard. L’exil est bref ; il rentre en Algérie fin des années 1990, porté par une conviction patriotique et l’apaisement relatif du conflit.

De retour en 1998, Rebrab fonde Cevital à Béjaïa, en Kabylie, initialement axé sur l’agroalimentaire (sucre, huile végétale). Ce choix stratégique transforme l’Algérie d’importateur net en exportateur de ces produits essentiels en une décennie, générant des milliers d’emplois et des devises. Cevital devient rapidement le premier groupe privé algérien, avec un chiffre d’affaires dépassant 4 milliards de dollars en 2015 et 18 000 salariés. Rebrab investit massivement : raffinerie de sucre (2 millions de tonnes/an, l’une des plus grandes au monde), usines de trituration d’oléagineux, sidérurgie, électronique, automobile (concession Hyundai jusqu’en 2019). À l’international, il rachète des actifs en Europe (Oxxo et Brandt en France en 2013-2014, Lucchini en Italie en 2015) et au Brésil, appliquant une stratégie de « colocalisation » (production partagée entre pays). En 2004, il lance le journal Liberté, un média indépendant qui critique souvent le pouvoir, renforçant son image de « Berlusconi kabyle ».

L’arrivée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir en 1999 marque un tournant. Proche de figures influentes comme le général Mohamed Mediène (Toufik, ex-chef des renseignements) et Saïd Sadi (leader du RCD), Rebrab est nommé président du Forum des chefs d’entreprises (FCE) en 2000. Cette proximité lui ouvre des portes : facilités douanières, accès à des marchés publics, et expansion de Cevital. Il prospère sous Bouteflika, multipliant sa fortune par des monopoles sur l’huile et le sucre. Pourtant, les tensions émergent dès 2004 : Rebrab démissionne du FCE pour protester contre le soutien au troisième mandat du président, critiquant la « mauvaise gouvernance ». Accusé de liens avec l’opposition (via Liberté), il subit des blocages : projets d’usines (Béjaïa, Cap Djinet) gelés, rachats refusés (Michelin Algérie). En 2014, il accuse publiquement le régime de « mafia économique ». Malgré cela, il reste un allié ambigu, évitant une opposition frontale jusqu’au Hirak.

Sous Rebrab, Cevital explose : de 1998 à 2022, il passe d’une huilerie à un conglomérat de 26 filiales sur trois continents, leader en agroalimentaire (autosuffisance en sucre et huile), sidérurgie, électroménager (via Brandt), et médias (acquisition d’El Khabar en 2016). Le groupe exporte vers 30 pays, injecte des milliards en R&D, et crée 100 000 emplois indirects. En Europe, ses rachats sauvent des sites en difficulté (1 200 emplois à Brandt, 750 à Lucchini). Rebrab vise un « Cap 2015 » : un méga-complexe industriel à l’est d’Alger (20 milliards de dollars investis). Malgré les obstacles (blocage de devises, concurrence étatique), Cevital symbolise la réussite privée en Algérie, avec une gouvernance familiale (ses cinq enfants aux postes clés) et un CA de 4,8 milliards de dollars en 2022.

Rebrab devient un opposant assumé lors du Hirak de 2019 : il manifeste drapeau algérien sur les épaules, soutenant la « révolution du sourire » contre le cinquième mandat de Bouteflika. Arrêté le 22 avril 2019 pour « corruption » (surfacturation d’équipements), il est libéré en janvier 2020 après six mois de prison. Condamné à 18 mois (dont six fermes), il dénonce une « chasse aux sorcières ». Sous Abdelmadjid Tebboune (élu en 2019), les ennuis s’intensifient : fermeture de Liberté en 2022 pour « raisons financières » (soupçons de pression politique), retrait de concessions (Hyundai). En mai 2023, un tribunal l’interdit d’exercer toute fonction commerciale ou de gestion, une mesure vue comme une « vengeance » pour son soutien à Ali Ghediri (rival potentiel de Tebboune). Retiré en juin 2022 (son fils Malik prend la relève), Rebrab reste sous contrôle judiciaire, accusé de complot familial et de liens avec l’opposition. Ses détracteurs le taxent d’oligarque ; ses soutiens, de victime d’un régime répressif. À 81 ans, il incarne les limites du privé face à l’État algérien, tout en inspirant par sa résilience.