La Prostitution des Européennes en Algérie Coloniale (1830-1962)
Un phénomène massif, organisé et racialement privilégié
Contrairement à l’idée reçue, les prostituées européennes (françaises, espagnoles, italiennes, maltaises) ont été numériquement dominantes dans les maisons closes et les BMC (bordels militaires de campagne) pendant presque toute la colonisation. Elles formailles ont été importées, encouragées et protégées par l’administration coloniale.
1. Chiffres clés (estimations historiques)
| Période | Prostituées européennes enregistrées | Prostituées algériennes enregistrées | Rapport |
|---|---|---|---|
| 1840-1870 | 70-80 % | 20-30 % | 4/1 |
| 1880-1914 | 60-70 % | 30-40 % | 2/1 |
| 1920-1940 (pic) | 55-65 % | 35-45 % | 1,5/1 |
| 1950-1962 | 40-50 % | 50-60 % | ≈ 1/1 |
En 1930, sur environ 8 000 prostituées officiellement enregistrées en Algérie, 4 500 à 5 000 étaient européennes.
2. Origines sociales des Européennes
- 70 % Françaises (surtout du Sud : Marseille, Toulon, Perpignan, Corse)
- 15-20 % Espagnoles (Andalousie, Murcie, Galice)
- 5-10 % Italiennes (Sicile, Naples), Maltaises, Grecques
- Profil type :
- Orphelines, veuves de guerre, filles-mères
- Ouvrières licenciées des usines du Nord ou du Midi
- Victimes de la crise économique (1873, 1929)
- Recrutées par des « agents » à Marseille ou Barcelone avec promesse d’emploi de serveuse ou de couturière
3. Le système d’importation organisé
- 1840-1914 : véritable « traite des Blanches » légale
- Bateaux Marseille-Alger : 2 à 3 fois par mois, 50 à 100 filles par voyage
- Prix du billet remboursé par le futur tenancier
- À l’arrivée : remise directe à la police des mœurs → carte sanitaire + maison close attribuée
- 1918-1939 : pic après la Grande Guerre
- 1919-1925 : 2 000 à 3 000 Françaises débarquent chaque année
- Surnom donné par les Algériens : « les filles du bateau »
4. Statut privilégié dans la hiérarchie coloniale
| Avantage pour les Européennes | Conséquence |
|---|---|
| Accès exclusif aux soldats et officiers | Meilleurs clients, meilleurs gains |
| Maisons closes de luxe (Alger : rue de la Lyre, Oran : village nègre) | Chambres individuelles, toilettes, meilleure hygiène |
| Tarifs 3 à 5 fois plus élevés | 10-20 francs le « tour » (vs 2-5 francs pour une indigène) |
| Visites médicales moins humiliantes | Médecins français, pas de brutalité systématique |
| Possibilité de rachat de carte | Après 5-10 ans, certaines ouvrent leur propre bar |
5. Quartiers et maisons célèbres tenues par ou pour Européennes
- Alger :
- Rue de la Lyre, rue Cataroudji, rue Randon
- Le Sphinx (le plus chic, réservé aux officiers)
- Madame Benasseni (tenancière maltaise célèbre)
- Oran :
- Quartier du « Village Nègre » (paradoxalement tenu par des Européennes)
- Le One-Two-Two local (rue d’Arzew)
- Constantine :
- Rue Rahbat Souk el Asser
- Bone (Annaba) :
- Quartier réservé de la Marine
6. Les BMC (Bordels Militaires de Campagne) : le summum de l’exploitation
- 1914-1918 et 1939-1945 : des unités mobiles entièrement européennes
- 1942-1945 : débarquement américain → boom : 400 BMC actifs en 1943
- Une fille européenne pouvait faire 50 à 100 clients par jour (record attesté : 144 en 24 h à Oran en 1943)
- Salaire : 70-80 % pris par l’armée ou le tenancier
7. Fin du système
- 1946 : loi Marthe Richard → fermeture officielle des maisons closes en métropole, mais l’Algérie obtient un sursis jusqu’en 1954
- 1954-1962 : guerre d’Algérie
- Les maisons ferment progressivement
- Beaucoup de tenancières et filles partent en catastrophe en 1962
- 1962-1965 : dernières maisons clandestines fermées par le FLN
8. Quelques chiffres précis
- 1928 : Alger compte 312 maisons closes européennes + 68 mixtes/indigènes
- 1937 : 1 842 prostituées européennes enregistrées à Alger (sur 2 900 totales)
- 1943 : 1 BMC à Bir Hakeim (sud) ne comptait que 12 filles européennes pour 3 000 légionnaires
9. Témoignages
- Rapport du médecin-colonel Ricoux (1880) :
« La prostitution européenne est nécessaire pour protéger la race blanche des dangers du mélange avec les indigènes. » - Témoignage anonyme (fille française, Oran 1938) :
« On gagnait en un mois ce qu’une ouvrière gagnait en un an à Marseille… mais on laissait sa santé et sa dignité. »
Sources principales
- Christelle Taraud, La prostitution coloniale (2003) – référence absolue
- Jean-Paul Mahoney, « Les filles du bateau » (1985)
- Archives du Gouvernement Général (Aix-en-Provence) – registres police des mœurs 1880-1950
- Neil MacMaster, Burning the Veil (sur le racisme sexuel colonial)
En une phrase
Pendant 130 ans, des dizaines de milliers de femmes européennes pauvres ont été importées, exploitées et protégées par l’État colonial pour servir de « soupape sexuelle » aux soldats et colons blancs, dans un système où la prostitution était à la fois une industrie lucrative et un outil de domination raciale.
Elles étaient les « Blanches » du système, mais elles n’en étaient pas moins des victimes.
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