Les femmes de Ouled Naïl et la prostitution pendant la colonisation fraçaise

La tribu qui a donné à la France coloniale son fantasme oriental par excellence (1830-1962)

1. Qui sont les Ouled Naïl ?

  • Confédération de tribus arabes semi-nomades du Sud-Constantinois et des Hauts Plateaux algériens (région de Djelfa, Bou Saâda, M’Sila, Barika).
  • Descendants des Banū Hilāl (invasions arabes du XIe siècle) + apports berbères zénètes.
  • Société matrilinéaire et très originale : les femmes jouissent d’une liberté exceptionnelle (héritage, divorce, sexualité).
  • Économie traditionnelle : élevage (chèvres, moutons, chameaux) + danse et prostitution rituelle des filles.

2. La tradition ancestrale : la danseuse-prostituée libre

Avant la colonisation, la société Ouled Naïl fonctionnait ainsi :

  • Dès la puberté (12-14 ans), la jeune fille quitte le douar avec l’accord de sa famille.
  • Elle part dans les villes du Nord (Alger, Constantine, Oran) ou du Tell (Bou Saâda, Biskra) pour danser et se prostituer pendant 3 à 10 ans.
  • Elle accumule une dot personnelle : bijoux en or massif, ceintures, bracelets, diadèmes (parfois plusieurs kilos d’or).
  • Quand elle a assez d’argent, elle rentre au douar, se marie avec un homme de son choix (souvent plus jeune) et devient une femme respectée.
  • L’enfant né hors mariage n’est pas stigmatisé : il est élevé par la tribu.

C’était une prostitution volontaire, temporaire, lucrative et socialement valorisée.
La danseuse Ouled Naïl était une artiste : danse du ventre, musique gnawa, tatouages, henné, vêtements brodés d’or.

3. L’arrivée des Français : la transformation en « marque coloniale » (1830-1914)

Dès les années 1840, les officiers et colons découvrent Bou Saâda et Biskra :

  • 1844 : première description enthousiaste par Eugène Fromentin (« Une année dans le Sahel »).
  • 1870-1900 : Bou Saâda devient la « capitale » des Ouled Naïl. Création du quartier réservé « le village nègre ».
  • Les Français imposent la carte sanitaire et la visite médicale obligatoire (comme pour toutes les prostituées).
  • Les danseuses perdent leur liberté : elles ne peuvent plus repartir quand elles veulent ; beaucoup sont retenues par des proxénètes (souvent maltais, italiens ou juifs d’Alger).
  • Apparition des « cafés maures » où les filles dansent nues ou presque, puis montent avec les clients.

L’image se fige : la Ouled Naïl devient le fantasme absolu de l’Orient sensuel :

  • Peintures : Étienne Dinet, Nasreddine Dinet, Alphonse Étienne Dinet (qui vivra à Bou Saâda et se convertira à l’islam).
  • Cartes postales : des milliers de cartes érotiques vendues en France (1900-1930) : « Jeune Ouled Naïl », « Danseuse du ventre », « Fille de joie du Sahara ».
  • Littérature : André Gide (« L’Immoraliste »), Louis Bertrand, Robert Randau.

4. Apogée et déclin (1914-1962)

  • 1914-1918 : beaucoup de filles envoyées dans les BMC (bordels militaires de campagne) pour les soldats français et coloniaux.
  • 1930 : apogée touristique. Bou Saâda compte plus de 400 prostituées Ouled Naïl enregistrées.
  • 1931 : Exposition coloniale de Paris → pavillon algérien avec de vraies danseuses Ouled Naïl (scandale et fascination).
  • 1954-1962 : guerre d’Algérie. Le FLN considère la prostitution comme une honte coloniale et mène des campagnes de « remoralisation ». Beaucoup de filles sont tuées ou forcées de se marier.
  • 1962 : indépendance. Les dernières maisons closes ferment. Les Ouled Naïl qui restaient rentrent au douar ou émigrent en France.

5. L’héritage aujourd’hui

  • La tradition originelle a disparu dès les années 1930-1940.
  • Dans les années 1970-1980, le gouvernement algérien interdit officiellement la danse du ventre et la prostitution tribale.
  • Aujourd’hui :
  • Les bijoux Ouled Naïl (très lourds, en or et corail) sont des pièces de musée ou portés uniquement aux mariages.
  • La danse est revenue sous forme folklorique (festivals de Bou Saâda ou Djelfa).
  • Le mot « Ouled Naïl » reste en Algérie un synonyme parfois péjoratif de « fille facile ».

6. Chiffres approximatifs

  • 1900-1930 : 1 000 à 2 000 danseuses-prostituées Ouled Naïl actives chaque année dans les villes algériennes.
  • Une fille pouvait gagner en 5 ans l’équivalent de 50 à 100 ans de salaire d’un fellah.

En une phrase

Les Ouled Naïl étaient des femmes libres qui, pendant des siècles, ont dansé et aimé pour s’acheter une dot et un avenir.
La colonisation française en a fait l’incarnation du fantasme oriental, avant de détruire leur monde en moins de deux générations.
Ce qui était une tradition d’autonomie féminine est devenu, sous le regard colonial, le symbole même de l’exotisme prostitué.

Sources principales

  • Fanny Colonna, « Les Ouled Naïl : femmes de l’Algérie profonde » (1975)
  • Christelle Taraud, La prostitution coloniale (2003) – chapitre entier sur les Ouled Naïl
  • Étienne Dinet & Sliman Ben Ibrahim, Khadra, danseuse ouled naïl (roman illustré, 1919)
  • Archives du Service historique de la Défense (Vincennes) – dossiers sanitaires BMC Algérie
  • Film documentaire : « Ouled Naïl, les dernières danseuses » (Arte, 2008)

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