Le Plan Challe (1959-1960)

L’apogée militaire français et le début de la fin

Le Plan Challe (février 1959 – avril 1960) est la dernière grande offensive militaire française de la guerre d’Algérie. Conçu et dirigé par le général Maurice Challe, commandant en chef en Algérie de décembre 1958 à avril 1960, il visait à détruire militairement l’ALN à l’intérieur du territoire avant toute négociation politique. Paradoxalement, alors qu’il obtint des succès tactiques impressionnants, il accéléra la fin de la présence française en Algérie.

1. Contexte : Pourquoi un plan aussi massif en 1959 ?

  • L’ALN intérieure (les maquis) est alors à son apogée numérique : environ 25 000 à 30 000 combattants réguliers (moussebiline) + des dizaines de milliers de moussebiline auxiliaires.
  • Malgré la ligne Morice (électrifiée et minée) achevée en 1958, l’ALN parvient encore à se ravitailler depuis le Maroc et la Tunisie.
  • De Gaulle, revenu au pouvoir en mai 1958, a besoin de temps pour imposer sa politique d’« autodétermination » (discours du 16 septembre 1959). Il faut donc écraser militairement l’ALN pour négocier en position de force.
  • Les wilayas les plus puissantes sont la Wilaya III (Kabylie) et la Wilaya IV (Algérois), encore très actives malgré les Bleuites et les pertes de 1958.

2. Le concept du général Challe

Challe abandonne la stratégie statique (quadrillage) pour une guerre mobile et offensive :

  • Utilisation massive des unités d’élite (parachutistes, légion, commandos de l’air, GCMA/GCMA).
  • Méthode du « quadrillage tournant » : une zone est choisie, isolée par des barrages, puis ratissée systématiquement par des troupes aéroportées et héliportées.
  • Objectif : détruire les katibas (compagnies ALN) une à une, en les empêchant de se replier.
  • Utilisation intensive des hélicoptères (nouveauté décisive) : Alouette II et III, Sikorsky H-34, permettant de « sauter » d’un djebel à l’autre en quelques minutes.
  • Renseignement renforcé : 5e Bureau (action psychologique), BLEU (bureaux locaux d’études), interrogatoires « poussés ».

3. Déroulement chronologique

PériodeZone cibléeRésultats majeurs
Février – mai 1959Wilaya IV (Algérois)Destruction quasi totale des katibas. Commandant Si Salah très affaibli.
Mai – septembre 1959Wilaya III (Kabylie)Opérations « Jumelles », « Couronne », « Turquoise ». Amirouche et Si Haouès tués le 28 mars 1959. Décapitation de la Wilaya III.
Octobre – décembre 1959Wilaya II (Nord-Constantinois)Opération « Pierres précieuses » (Émeraude, Rubis, Topaze). Très lourdes pertes ALN.
Janvier – avril 1960Wilaya I (Aurès-Nementchas) et Wilaya VI (Sud)Fin du « nettoyage » systématique.

4. Bilan chiffré officiel français (contesté mais généralement admis)

  • ALN mise hors de combat : environ 23 000 à 26 000 (tués, prisonniers, ralliés) sur 1959-1960.
  • Armes récupérées : plus de 20 000 armes individuelles et des centaines de mitrailleuses, mortiers, etc.
  • Les katibas régulières passent de ~250 en 1958 à moins de 30 en avril 1960.
  • Les wilayas les plus puissantes (III et IV) sont réduites à quelques centaines d’hommes en fuite.

5. Conséquences stratégiques

Succès tactique indéniable :

  • L’ALN intérieure est pratiquement anéantie comme force organisée.
  • Le FLN ne peut plus mener d’opérations de grande ampleur à l’intérieur jusqu’à la fin de la guerre.

Échec stratégique total :

  • Le FLN survit grâce à l’ALN extérieure (bases en Tunisie et au Maroc) et au soutien politique massif de la population.
  • Le plan Challe renforce la détermination nationaliste : chaque ratissage massif crée de nouveaux sympathisants au FLN.
  • Les exactions (villages brûlés, populations déplacées, torture systématisée) discréditent définitivement la France aux yeux du monde.
  • De Gaulle comprend que la victoire militaire est inutile si elle ne débouche pas sur une solution politique : d’où l’accélération vers les négociations (discours sur l’« Algérie algérienne » en novembre 1959, puis ouverture des pourparlers).

6. Témoignages marquants

  • Général Challe (1961, avant le putsch) :
    « J’ai gagné la guerre en Algérie. On m’a empêché de gagner la paix. »
  • Colonel Mohand Oulhadj (ancien adjoint d’Amirouche) :
    « En 1959, nous étions à bout de souffle. Sans le Plan Challe, nous aurions peut-être gagné militairement. Mais il nous a sauvés politiquement : la France a perdu l’Algérie en gagnant toutes les batailles. »

7. Fin du Plan Challe

  • Avril 1960 : Challe est rappelé à Paris (remplacé par le général Crépin).
  • Avril 1961 : Challe prend la tête du putsch des généraux à Alger avec Zeller, Jouhaud et Salan. Échec en 4 jours.
  • Il sera condamné à 15 ans de réclusion (gracié en 1968).

Conclusion

Le Plan Challe reste la plus grande victoire militaire française de la guerre d’Algérie et, en même temps, le catalyseur de sa défaite politique. Il a détruit l’ALN intérieure mais a rendu impossible le maintien de l’Algérie française. En 1962, quand les accords d’Évian sont signés, il ne reste presque plus de maquis à l’intérieur : la guerre se gagne désormais à New York (ONU), à Tunis (GPRA) et dans les consciences, pas sur les djebels.

Bibliographie essentielle

  • Maurice Challe, Notre révolte (Presses de la Cité, 1968)
  • Yves Courrière, La Guerre d’Algérie, tome 3 et 4 (Fayard, 1970-1971)
  • Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN (Fayard, 2002)
  • Benjamin Stora, Histoire de la guerre d’Algérie (La Découverte, 1991)
  • Rémy Valat, Les « opérations Jumelles » et le Plan Challe (thèse, 2007)
  • Général Faivre, Le Plan Challe, un succès militaire méconnu (L’esprit du livre, 2000)

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