Le Mouton Perdu du Boucher d’Aït Yenni

Le Mouton Perdu du Boucher d'Aït Yenni

Kabylie, Algérie

À l’approche de l’Aïd el-Kebir, le boucher Si Mohamed avait aligné devant son étal, au cœur du village, de superbes moutons aux toisons épaisses — promesse de couscous parfumés, de tajines dorés et de festins partagés.

Ce matin-là, trois jeunes du village, menés par le facétieux Amar — fils du caïd — concoctèrent un tour pendable. Amar désigna du doigt le plus beau bélier, celui aux cornes en spirale et au regard doux :

— C’est lui, notre invité de l’Aïd ! Regardez comme il ressemble au mouton du cheikh du douar voisin… celui qu’il garde pour la grande prière !

— Rifachel ! Aux petits pois, ce sera un régal ! chantonna l’un d’eux en imitant le cri du marchand d’agneaux.

Le plan fut vite ourdi. Les complices se postèrent à intervalles réguliers dans les ruelles escarpées du village, tels des sentinelles sur les crêtes. Amar, débarrassé de son burnous, attendit que Si Mohamed s’absente un instant. D’un geste vif, il souleva le mouton, le jucha sur son épaule et fila comme le lièvre des collines.

À peine avait-il disparu que le boucher sortit de son arrière-boutique. Découvrant le vide, il poussa un cri qui fit sursauter les hirondelles :

— Yemma ! Mon mouton ! Au voleur !

Il se rua dans la pente du village et tomba sur le premier complice, assis tranquillement sur un seuil.

— As-tu vu passer un homme avec un mouton ?
— Oui, oui ! Par le sentier des amandiers… puis à gauche au figuier tordu… après, demande à la tante qui vend les figues sèches !

Le boucher repartit en trombe. Un peu plus loin, second complice :

— As-tu vu le voleur ?
— Un grand gaillard barbu ? Avec un mouton blanc tacheté de noir ?
— Oui, oui ! Où est-il allé ?
— C’est mon cousin germain ! Viens, je te conduis !

Et les voilà partis, dévalant les escaliers de pierre, traversant les places ombragées, zigzaguant entre les maisons blanches. À chaque carrefour, un nouveau « témoin » envoyait le pauvre boucher dans une direction différente : vers la source, vers le moulin, vers le cimetière des saints… Jusqu’à ce qu’il tourne en rond comme l’âne autour du puits, épuisé, les jambes en coton, le souffle court.

Le lendemain, tout le village riait de l’aventure. On se demandait en souriant : « As-tu vu l’homme au mouton ? »

Vers midi, Si Mohamed reçut une invitation inattendue : Amar le priait de venir partager le repas de midi chez son père, le caïd.

Intrigué, le boucher se rendit à la grande maison aux murs de pierre sèche. Dès l’entrée, il reconnut ses « témoins » de la veille, assis en cercle, l’air innocent. Au centre de la pièce, deux serviteurs apportèrent un immense plat couvert d’un dôme d’argent. À la musique du bendir et de la gasba, on souleva le couvercle : apparaissait un mouton rôti à la perfection, farci de raisins secs, d’amandes et de cannelle, entouré de pommes de terre dorées et de navets fondants.

Éclat de rire général. Amar se leva, sourire aux lèvres :

— Si Mohamed, as-tu retrouvé celui qui a volé ton mouton ?

Le boucher, après un silence, éclata de rire à son tour :

— Par Dieu, je le vois maintenant ! Mais je m’attendais plutôt à le rencontrer… au poste de gendarmerie !

— Nous avons eu notre plaisir, dit Amar. Dis-nous le prix du mouton, nous le paierons.

Mais Si Mohamed, homme de cœur, répondit :

— Le plaisir ? J’en ai eu plus que vous : j’ai couru tout le village, je suis devenu la risée de tous, et mes jambes en tremblent encore ! Quant au prix… je l’efface à une condition : ce repas sera dit offert par moi, et vous serez mes invités.

Applaudissements et hourras saluèrent sa réponse. Ce jour-là, le boucher devint une légende du village. Son étal ne désemplit plus. Et l’on raconte qu’aujourd’hui encore, quand un étranger lui demande :

— Avez-vous vu l’homme au mouton ?

Il répond, les yeux pétillants :

— Oui ! Assis à ma table, dans la plus belle maison du douar… entouré de ceux qui l’avaient fait courir !