Tahar Djaout (1954-1993)
« Parle et meurs » : Tahar Djaout, trente-trois ans après, la plume qui défie encore l’obscurantisme
Le 26 mai 1993, à 7 h 30 précises, deux balles dans la tête ont tué un homme mais pas sa voix. Tahar Djaout, 39 ans, gît devant son domicile de Baïnem, une serviette à la main, le front ouvert par les balles d’un commando du GIA. Son crime ? Avoir osé écrire. Son testament ? Une phrase qui résonne encore comme un défi : « Le silence est le premier maillon de la complicité. » Trente-trois ans après son assassinat, premier grand massacre intellectuel de la « décennie noire », le poète-journaliste kabyle demeure le symbole vivant de ceux qui choisissent de parler — jusqu’au bout.
Né le 11 janvier 1954 à Oulkhou, modeste village accroché aux montagnes de la daïra d’Azeffoun, Tahar grandit entre mer Méditerranée et forêts de chênes-lièges, bercé par le tamazight maternel et le français transmis par son père instituteur. De cette double racine naîtra une Å“uvre en français d’une densité berbère — faite de résistance silencieuse et de mémoire ancestrale. Après des études de mathématiques à Alger, il bifurque vers les lettres, obtient une bourse pour Paris en 1985, mais c’est dans les colonnes d’Algérie-Actualité qu’il forge son arme : une plume capable de ressusciter les oubliés — Jean Amrouche, Mouloud Mammeri, Jean Sénac — face à la censure d’État.
Janvier 1993 : l’Algérie bascule. L’armée vient d’interrompre le processus électoral remporté par le FIS. Dans ce vide démocratique, Djaout fonde Ruptures, premier hebdomadaire indépendant et farouchement laïque. En quelques mois, le journal devient la cible des islamistes. Les menaces pleuvent. Lui poursuit, imperturbable. Ses romans, écrits dans l’urgence des années 1980, semblent avoir anticipé l’horreur à venir : Les Vigiles (Prix Méditerranée 1991) décortique déjà le totalitarisme bureaucratique ; Le Dernier Été de la raison, manuscrit retrouvé après sa mort, décrit avec une précision glaçante une Algérie sous la botte intégriste — véritable testament littéraire rédigé quelques mois avant son assassinat.
Le communiqué du GIA ne laisse planer aucun doute sur la nature du crime : « Nous avons tué Tahar Djaout parce qu’il maniait une plume plus dangereuse que les armes. » L’aveu d’un pouvoir qui tremble face aux mots. Ironie tragique : la phrase devenue son étendard — « Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors parle et meurs ! » — n’est pas de lui, mais du Palestinien Mou’in Bsissou. Adoptée par le monde entier après son meurtre, elle résume pourtant son destin : refuser le silence même au prix de la vie.
Enterré dans son village natal face à la mer, Tahar Djaout laisse derrière lui Fatima Oussedik, sa compagne sociologue, et leurs trois enfants. Mais son héritage dépasse le cercle familial. Son assassinat provoque la création du Parlement international des écrivains et du réseau des villes-refuges. Des rues, des lycées, des festivals portent son nom d’Alger à Paris. Matoub Lounès lui dédie Kenza ; la BBC tourne Shooting the Writer. En 1993, il reçoit à titre posthume le Prix international de la liberté de la presse.
Trente-trois ans plus tard, dans un Maghreb toujours secoué par les tensions entre laïcité et religiosité, Tahar Djaout demeure une icône vivante. Pas celle du martyr résigné, mais celle de l’intellectuel debout — celui qui savait que la beauté littéraire est une arme contre l’obscurantisme. Ses romans, ses poèmes barbelés, ses articles intraitables continuent de hanter la conscience algérienne.
Comme si, chaque matin depuis Baïnem, cette voix murmurait encore :
Parle. Et meurs si tu dois mourir. Mais parle.