La chute d’Alger
Comment une gifle diplomatique a ouvert la voie à 132 ans de colonisation
Le 5 juillet 1830, Alger tombe aux mains des troupes françaises après une campagne militaire éclair. Derrière cette victoire se cache une stratégie politique calculée par le roi Charles X, en quête d’un triomphe pour sauver sa couronne vacillante. Ce qui devait être une opération ponctuelle de prestige s’est transformé en l’un des plus longs et sanglants chapitres de l’histoire coloniale française.
Un chasse-mouches au cœur d’une crise royale
L’expédition d’Alger ne naît pas d’un grand dessein impérial, mais d’un incident diplomatique survenu trois ans plus tôt. En 1827, le Dey Hussein, irrité par les dettes impayées de la France liées à l’affaire des blés Bacri-Busnach, frappe le consul Pierre Deval de son chasse-mouches lors d’une audience tendue. Cet affront, symbolique mais grave, est instrumentalisé par une monarchie en perte de vitesse.
Le roi Charles X, confronté à une opposition libérale croissante et à une crise de légitimité, voit dans une expédition punitive l’occasion idéale de redorer le blason de la couronne et de rallier l’opinion publique autour d’un succès militaire.
Une armada conçue pour effacer l’échec napoléonien
Pour éviter tout parallèle avec l’échec retentissant de Napoléon en Égypte, le gouvernement français met en place une logistique sans précédent. Sous la direction du général de Bourmont, ministre de la Guerre, une flotte impressionnante est assemblée : plus de 600 navires sous le commandement de l’amiral Duperré transportent environ 37 000 soldats et 4 000 chevaux.
Le plan de débarquement, inspiré d’un projet élaboré dès 1808 par le commandant Boutin sous Napoléon Ier, prévoit un atterrissage à Sidi-Ferruch, à l’ouest d’Alger, afin de contourner les redoutables batteries côtières de la ville.
De Sidi-Ferruch à la Casbah : une conquête en trois semaines
Le 14 juin 1830, les troupes françaises touchent terre à Sidi-Ferruch presque sans résistance. Cinq jours plus tard, l’armée du Dey, forte de quelque 40 000 hommes – janissaires turcs, cavaliers arabes et berbères –, lance une contre-offensive décisive à Staouéli. Malgré leur nombre et leur courage, les forces locales sont balayées par la discipline tactique et la supériorité artillerie de l’armée française.
Les Français progressent rapidement vers les hauteurs dominant Alger. Le 4 juillet, après un intense bombardement, la poudrière du Fort de l’Empereur explose, scellant le sort de la ville.
Capitulation et exil : la fin d’une Régence
Le 5 juillet 1830, le Dey Hussein signe la capitulation. En échange de la remise d’Alger et de la Casbah, la France garantit la liberté religieuse, la sécurité des habitants et le respect de leurs biens. Le même jour, à midi, le drapeau blanc des Bourbons flotte sur la citadelle algéroise. Le trésor de la Régence, estimé à 48 millions de francs, est confisqué par l’armée victorieuse.
Le Dey quitte Alger avec sa famille, trouvant refuge à Naples, puis à Livourne, marquant la fin de trois siècles de présence ottomane en Algérie.
Le début d’une guerre de près d’un demi-siècle
Si la chute d’Alger ne dure que trois semaines, elle n’est que le prélude à une conquête longue et brutale. La résistance s’organise rapidement, notamment sous la conduite de l’Émir Abd el-Kader, et la France mettra près de 47 ans pour imposer son contrôle sur l’ensemble du territoire.
Ironie de l’histoire, Charles X, artisan de cette expédition, est renversé quelques semaines plus tard lors des Trois Glorieuses (27-29 juillet 1830). Son successeur, Louis-Philippe, choisit néanmoins de maintenir la présence française en Algérie, transformant une opération de prestige en entreprise coloniale durable.