Kamal Bentaha

Kamal Bentaha

Kamal Bentaha : le pionnier qui dessine l’âme amazighe en cases et en couleurs

Un ancien caricaturiste francophone a choisi en 2016 de consacrer son art à la langue de ses ancêtres. Neuf albums plus tard, il forge un lexique, une identité et un imaginaire propres à la bande dessinée algérienne.

Dans l’atmosphère feutrée du café littéraire Si Amer Boulifa des Ouacifs, Kamal Bentaha déroule avec passion les planches colorées de son neuvième album, Izimer d Uberhuc (« L’agneau et le chiot »). À 52 ans, cet ancien caricaturiste des journaux nationaux incarne aujourd’hui une résistance discrète mais tenace : celle de la création en tamazight, la langue amazighe, portée par le neuvième art. « J’ai une dette envers ma langue que j’ai tétée au sein de ma mère », confie-t-il, résumant en une phrase le virage décisif de sa carrière en 2016 – année où le tamazight devenait officiellement langue nationale de l’Algérie.

De la caricature politique à l’épopée culturelle

Formé dans les rédactions algériennes où il exerçait comme caricaturiste en français, Bentaha aurait pu poursuivre une carrière confortable dans la presse francophone. Mais l’officialisation du tamazight a été pour lui un déclic. « Je me suis dit : si ma langue mérite une reconnaissance constitutionnelle, elle mérite aussi d’avoir ses héros en images », explique-t-il. Dès lors, il abandonne progressivement la satire politique pour se consacrer corps et âme à un projet ambitieux : créer une bande dessinée authentiquement amazighe, ancrée dans les contes, les paysages et la spiritualité kabyles.

Ses albums, publiés à compte d’auteur – un sacrifice financier assumé –, racontent des histoires simples mais profondément enracinées : animaux symboliques, sagesse ancestrale, défis du monde moderne confronté aux valeurs traditionnelles. Chaque page est un acte militant. « La BD n’est pas un divertissement futile ici, souligne-t-il. C’est un outil efficace pour apporter ma pierre au grand chantier de développement et de promotion du tamazight. »

« Tifghal » : forger une identité algérienne du neuvième art

Kamal Bentaha ne se contente pas de dessiner : il construit un écosystème culturel. Convaincu que « chaque nom véhicule une société bien définie avec sa psychologie, son savoir-faire et son langage », il propose depuis 2023 l’appellation « Tifghal » pour désigner la bande dessinée algérienne. Une revendication audacieuse, appuyée par un argument historique : « Si l’on définit la BD comme le fait de raconter une histoire avec des illustrations successives, alors les peintures rupestres du Tassili sont nos premières planches ! »

Avec les bédéistes Aziz Djaouti et Belkacem Younsi, il travaille à l’élaboration d’un lexique spécifique : tilliect (bulle), taderbalt (planche), aderbez (onomatopée), ayases (scène). « Notre objectif est de faire valider ce lexique par les universitaires afin d’en faire un dictionnaire », précise-t-il, conscient que la légitimité passe par l’institutionnalisation.

Une reconnaissance internationale, un public diasporique

Malgré l’absence de soutien institutionnel massif, son travail est salué bien au-delà des frontières algériennes. Premier prix du Festival International de la Bande Dessinée d’Alger (FINDA) pour son tout premier album, troisième prix deux ans plus tard, distinctions reçues au Canada à deux reprises : les jurys internationaux reconnaissent la singularité de son projet.

Mais sa plus belle récompense, il la trouve dans les messages de la diaspora. « Beaucoup d’émigrés achètent mes albums pour apprendre le tamazight à leurs enfants, raconte-t-il, ému. Ils me disent : « Merci, grâce à vos dessins, nos petits parlent enfin la langue de leurs grands-parents. » » Un public captif, en quête de racines, qui transforme chaque album en pont entre générations.

Critique de l’imaginaire importé

Sans hostilité mais avec fermeté, Bentaha critique l’engouement des jeunes Algériens pour le manga japonais. « Nous n’avons pas le même imaginaire ni la même spiritualité », affirme-t-il. Pour lui, l’urgence n’est pas d’importer des modèles étrangers, mais de « puiser dans notre patrimoine, nos valeurs, nos contes qui ravivent l’imaginaire des nostalgiques ». Une position qui le place au cÅ“ur d’un débat plus large sur la décolonisation culturelle en Algérie.

Un chantier en marche

Aujourd’hui, Kamal Bentaha incarne bien plus qu’un simple auteur de BD. Il est un artisan de la mémoire, un traducteur de l’oralité en images, un bâtisseur de ponts entre tradition et modernité. Dans un pays où la question identitaire reste sensible, son travail silencieux – planche après planche – contribue à normaliser la présence du tamazight dans les sphères culturelles populaires.

« La bande dessinée peut sauver une langue », affirme-t-il avec conviction. En attendant la validation académique de son lexique Tifghal, en poursuivant ses publications annuelles malgré les difficultés économiques, Kamal Bentaha trace, crayon en main, un chemin où chaque case est une résistance, chaque bulle un souffle de liberté.