Ali Amran

Ali Amrane

L’architecte du Folk-Rock Kabyle

Il a troquรฉ le patronyme de son รฉtat civil pour le prรฉnom de son ancรชtre. De Maรขtkas aux scรจnes parisiennes, Ali Amran a imposรฉ un style dรฉpouillรฉ, oรน la guitare acoustique dialogue avec les racines berbรจres. Portrait d’un artiste qui a su transformer l’hรฉritage d’El Hasnaoui en une modernitรฉ universelle.


1. Tizi Ouzou / Paris : Naissance dโ€™une voix entre deux rives

Nรฉ Ali Koulougli le 20 mai 1969 ร  Iguariden, un village de la commune de Maรขtkas nichรฉ entre les collines de Kabylie, le futur Ali Amran grandit dans une rรฉgion oรน la culture est un acte de rรฉsistance. Son nom de scรจne est un hommage : Amran รฉtait son arriรจre-grand-pรจre.

Le contexte des annรฉes 1970 et 1980 est celui du rรฉveil identitaire amazigh. ร‰tudiant en anglais puis en littรฉrature et civilisation berbรจre ร  lโ€™universitรฉ de Tizi Ouzou, Ali ne se contente pas d’observer les tensions politiques ; il les sublime par la musique. Dรจs sa pรฉriode universitaire, il accompagne la troupe de thรฉรขtre et de chant Meghres. Dans une Algรฉrie qui bascule bientรดt dans la ยซย dรฉcennie noireย ยป des annรฉes 1990, la musique devient son territoire de libertรฉ. En 1994, son titre ยซย Aduย ยป (Le Vent) marque les esprits sur la chaรฎne francophone de la Radio nationale algรฉrienne, annonรงant l’arrivรฉe d’une esthรฉtique nouvelle : le rock local.


2. Les racines amazighes : Quand la tradition rencontre le folk-rock

Lโ€™originalitรฉ d’Ali Amran rรฉside dans son refus du folklore dรฉcoratif. Son style, souvent qualifiรฉ de folk-rock ou de pop-rock, puise sa force dans une รฉconomie de moyens : un chant clair et une guitare acoustique sans fioritures. Il ne plaque pas des rythmes occidentaux sur des mรฉlodies kabyles ; il les fusionne.

Ses premiรจres compositions sont portรฉes par la tradition orale de son enfance ร  Maรขtkas, terre de potiรจres et de poรจtes. Avant de chanter ses propres textes, il compose pour des artistes populaires comme Lani Rabah. Mais trรจs vite, son goรปt pour le voyage โ€” de Tanger ร  Helsinki โ€” nourrit une quรชte esthรฉtique plus large. Il intรจgre des structures blues et des accents pop ร  la langue kabyle, crรฉant une hybridation organique qui sรฉduit tant les puristes que les amateurs de rock. L’album ยซย Amsebridย ยป (Le Routard), sorti en 1998, scelle cette identitรฉ de musicien voyageur, rรฉcompensรฉ par le premier prix du Festival National de la Chanson Amazighe.


3. Double exil : Kabyle en Algรฉrie, รฉtranger en France

En 2000, Ali Amran franchit le pas de l’exil dรฉfinitif et s’installe ร  Paris. Sa position est complexe : il est un ยซย outsiderย ยป partout. En Algรฉrie, son style ยซย occidentalisรฉย ยป dรฉtonne dans un paysage dominรฉ par la variรฉtรฉ. En France, il doit se frayer un chemin dans une scรจne rock saturรฉe, loin des clichรฉs de la ยซย musique du mondeย ยป dans lesquels l’industrie tente souvent d’enfermer les artistes maghrรฉbins.

Il commence par les cafรฉs-concerts parisiens, armรฉ de sa seule formation basse-batterie-percussions. Sa reconnaissance vient par le haut. En 2004, il est programmรฉ au Zรฉnith de Paris pour le Printemps berbรจre. Sa chanson ยซย Xali Slimanย ยป (Tonton Slimane) devient un hymne, occupant la premiรจre place du hit-parade kabyle pendant cinq semaines consรฉcutives en Algรฉrie. Cette double appartenance โ€” citoyen du monde ร  Paris, mais viscรฉralement liรฉ ร  sa montagne โ€” dรฉfinit sa posture d’artiste engagรฉ, non pas par le slogan, mais par la qualitรฉ de sa langue et de son son.


4. 1995-2005 : Lโ€™รขge dโ€™or du rock kabyle en rรฉsistance

La dรฉcennie 1995-2005 voit Ali Amran passer du statut d’espoir local ร  celui d’icรดne d’une scรจne rock alternative kabyle. Durant ses tournรฉes en Kabylie, il remplit la Maison de la Culture de Tizi Ouzou et le Thรฉรขtre Rรฉgional de Bรฉjaรฏa. Son impact sur la jeunesse est profond : il incarne une kabylitรฉ moderne, dรฉcomplexรฉe, capable de s’exprimer ร  travers les codes du rock.

Son succรจs est validรฉ par la reconnaissance de ses pairs. Des lรฉgendes comme Takfarinas, les Abranis ou Idir voient en lui un ยซย souffle nouveauย ยป. En 2007, c’est d’ailleurs Idir, le pรจre de la World Music nord-africaine, qui lui confie la premiรจre partie de son spectacle au Zรฉnith. Cette pรฉriode marque l’affirmation d’un artiste qui refuse de choisir entre ses racines et ses influences rock, prouvant que la rรฉsistance culturelle peut aussi รชtre une fรชte รฉlectrique.


5. Retours ร  Ath Yenni : La transmission et le respect des maรฎtres

Bien que rรฉsidant en France, Ali Amran ne rompt jamais le lien avec la terre de Kabylie. Ses retours sont des moments de ferveur, que ce soit pour des festivals officiels ou des reprรฉsentations plus intimes. Sa dรฉmarche est celle d’un passeur. En 2009, pour l’album ยซย Akkโ€™i d amurย ยป, il s’entoure de pointures internationales comme Chris Birkett (producteur de Sinรฉad O’Connor) et Jean-Philippe Rykiel, tout en invitant Idir pour un duo historique.

Plus rรฉcemment, en 2023, il a bouclรฉ un projet ambitieux : ยซย Ccix Lhesnawi s Temyafitย ยป (Cheikh El Hasnaoui en harmonie). En reprenant 12 titres de la lรฉgende de la chanson exilรฉe, il rend hommage au maรฎtre tout en y injectant ses sonoritรฉs folk-rock-pop. Ses concerts au Cabaret Sauvage en novembre 2023 ont dรฉmontrรฉ que ce lien entre les gรฉnรฉrations de musiciens kabyles est plus vivant que jamais.


6. Au-delร  des riffs : Un poรจte de la rรฉsilience kabyle

Avec six albums au compteur, dont le remarquรฉ ยซย Tidyaninย ยป (2018) rรฉalisรฉ par Bob Coke, Ali Amran s’est imposรฉ comme un poรจte de la rรฉsilience. Son rapport ร  la langue kabyle est ร  la fois charnel et intellectuel : c’est un choix esthรฉtique qui refuse le folklore pour embrasser l’universel.

Son hรฉritage se dessine dรฉjร  dans l’influence qu’il exerce sur la nouvelle scรจne amazighe. En refusant le sensationnalisme et en privilรฉgiant la rigueur artistique, il a montrรฉ qu’un artiste kabyle peut รชtre un ยซย Routardย ยป de la musique mondiale sans jamais perdre son รขme. Il reste aujourd’hui cette voix singuliรจre, capable de faire rรฉsonner l’รฉcho des montagnes d’Iguariden dans les salles de concert de Montrรฉal ou de Paris.