Le Roi Salomon (سليمان بن داود ) – Prophète
Le nom de Salomon résonne comme aucun autre dans l’histoire du Proche-Orient ancien : roi d’Israël et de Juda, bâtisseur du Premier Temple, sage par excellence, mais aussi, dans la tradition musulmane, prophète (نبي الله, nabiyy Allāh) à qui Allah a soumis les vents, les animaux et surtout les jinn (الجن), qui le servaient dans la crainte et l’obéissance absolue.
Derrière cette figure devenue légendaire dans les trois monothéismes, que reste-t-il d’un Salomon historique ?
1. Les sources primaires contemporaines
Aucune inscription du Xe siècle av. J.-C. ne mentionne Salomon.
Les sources textuelles les plus anciennes sont toutes postérieures de plusieurs siècles :
- Le cycle deutéronomiste (1 Rois 1–11 ; 2 Chroniques 1–9), rédigé entre la fin du VIIIe et le VIe siècle av. J.-C.
- Allusions indirectes chez les chroniqueurs phéniciens cités par Josèphe (Contre Apion I, 108–126).
- Aucun document égyptien, assyrien ou sud-arabique du Xe siècle ne cite son nom.
2. Deux chronologies en débat
| Chronologie | Dates approximatives | Position académique actuelle |
|---|---|---|
| Chronologie traditionnelle (biblique littérale) | David 1010–970 │ Salomon 970–931 av. J.-C. | Défendue par K. A. Kitchen, W. G. Dever (partiellement) |
| Chronologie basse (majoritaire depuis Finkelstein 1996–2025) | David ≈ 1000–965 │ Salomon ≈ 950–910 av. J.-C. ou plus tard | Acceptée par la majorité des archéologues de terrain |
3. L’« empire salomonien » : mythe ou réalité ?
Le tableau biblique d’un royaume s’étendant « du fleuve Euphrate jusqu’à la frontière d’Égypte » (1 Rois 5,1) est aujourd’hui considéré comme une projection rétrospective du VIIIe siècle (époque d’Ozias et Jéroboam II).
État des connaissances archéologiques 2025 :
| Site | Affirmation biblique | Réalité archéologique actuelle |
|---|---|---|
| Jérusalem | Métropole de 100 000 habitants, palais et Temple monumentaux | Petite bourgade de 5–8 ha, 1 500–2 500 habitants ; aucune muraille casematée avant le VIIIe siècle |
| Megiddo VA–IVB, Hazor X, Gezer VIII | « Villes de chars » rebâties par Salomon avec portes à trois chambres | Portes identiques datées de la dynastie omride (874–842), pas du Xe siècle |
| Mines de cuivre du Timna et Faynan | Contrôlées par Salomon | Pic d’activité IXe–VIIIe siècle |
| Ezion-Geber (Tell el-Kheleifeh) | Port de la flotte d’Ophir | Occupation très modeste, pas avant le VIIIe siècle |
| Khirbet Qeiyafa | Forteresse salomonienne | Oui, mais fin XIe–début Xe siècle ; lien incertain |
le royaume de Jérusalem au Xe siècle est un petit État montagnard tribal, pas un empire régional.
4. Éléments historiques hautement probables
Malgré l’absence de preuves directes, les points suivants possèdent un noyau historique solide :
- Un souverain nommé Šəlōmōh / Sulaymān a régné à Jérusalem dans la première moitié ou le milieu du Xe siècle.
- Il a centralisé le culte yahwiste en construisant (ou en agrandissant considérablement) un sanctuaire royal sur le mont Moriah (dimensions modestes : environ 30 m × 10 m).
- Alliance politique et commerciale étroite avec Hiram Ier de Tyr (vers 970–935), confirmée par les fragments des annales tyriennes.
- Développement du commerce caravanier avec l’Arabie du Sud (encens, or, chevaux) et maritime avec la Phénicie (cèdre, marins).
- Importation de chevaux d’Égypte et de Kue (Cilicie) – pratique attestée dans les archives égyptiennes de la XXIe–XXIIe dynastie.
- Contact diplomatique ou commercial avec une haute personnalité féminine du royaume de Saba ou d’un royaume sud-arabique voisin (voir article précédent).
5. La figure de Salomon dans la tradition islamique : le Prophète maître des jinn
Dans le Coran et le tafsīr classique, Sulaymān ʿalayhi s-salām est élevé au rang de prophète-roi (نبي ملك) :
- Allah lui a soumis le vent qui obéissait à son ordre (سورة الأنبياء 81 ; سورة سبأ 12).
- Les jinn (جن) travaillaient pour lui dans la crainte : construction de temples, de statues licites, de bassins et de cuivre fondu (سورة سبأ 12–13).
- Un passage célèbre montre leur terreur : lorsqu’un jinn rebelle tenta de voler le trône de la reine de Saba, il fut puni ; les autres jinn dirent : « Nous voilà soumis ! » (سورة النمل 38–39).
- Il possédait la bague gravée du Nom suprême (خاتم سليمان, khātam Sulaymān) par laquelle il commandait aux démons.
- À sa mort, les jinn continuèrent à travailler sans savoir qu’il était mort, jusqu’à ce qu’un ver ronge son bâton (سورة سبأ 14) – preuve que, de leur vivant, ils le craignaient au point de ne pas oser vérifier.
Ces récits, absents de la Bible hébraïque, proviennent de traditions judéo-araméennes tardives (Targoum Sheni, Testament de Salomon) réélaborées dans l’Arabie du VIIe siècle.
6. Synthèse historique et religieuse (2025)
Le Salomon historique fut vraisemblablement :
- un roitelet habile des hautes terres de Juda,
- premier à transformer Jérusalem en centre religieux et politique permanent,
- artisan d’une alliance phénico-israélite et d’un commerce caravanier naissant avec l’Arabie Heureuse,
- fondateur symbolique de la centralisation du culte yahwiste.
Le Salomon légendaire est devenu :
- dans le judaïsme : le Sage par excellence (Mishlé/Proverbes, Qohélet/Ecclésiaste lui sont attribués),
- dans le christianisme : préfiguration du Christ-roi,
- dans l’islam : prophète invincible dont même les créatures invisibles (jinn) tremblaient de peur et obéissaient sans discuter (خاضعين خائفين, khāḍiʿīn khāʾifīn).
En conclusion, le Salomon réel fut un roi modeste mais astucieux du Xe siècle av. J.-C. ; le Sulaymān coranique est un prophète majestueux dont la seule parole faisait trembler les mondes visibles et invisibles. Entre ces deux pôles s’étend l’une des plus belles constructions mémorielles les plus durables de l’histoire humaine.