Mohamed Tadjadit

Le poète rebelle du Hirak : une voix incarcérée pour la liberté

Introduction

Mohamed Tadjadit, né le 9 janvier 1994 à Bab El Oued (Alger), est un poète, slameur et militant des droits humains algérien, d’origine kabyle. Surnommé « le poète du Hirak », il s’est imposé comme une figure emblématique du mouvement populaire de contestation né en février 2019 contre le régime d’Abdelaziz Bouteflika. À travers ses vers en darija (arabe algérien vernaculaire), Tadjadit dénonce la corruption, l’autoritarisme et l’injustice sociale, incarnant une génération rebelle qui refuse le silence. Depuis 2019, il accumule les condamnations judiciaires – au moins neuf arrestations et six incarcérations –, passant près d’un tiers de sa vie adulte derrière les barreaux. En novembre 2025, une nouvelle peine de cinq ans de prison pour « apologie du terrorisme » l’a propulsé au rang de symbole international de la répression en Algérie.

Jeunesse et formation : racines kabyles dans la Casbah algéroise

Mohamed Tadjadit grandit dans les ruelles étroites de la Casbah d’Alger, ce quartier historique berceau de la résistance anticoloniale, où l’odeur du jasmin se mêle aux cris des marchands. Issu d’une famille modeste originaire du village d’Ihnouchene, près d’Azeffoun en Grande Kabylie (wilaya de Tizi Ouzou), il puise dans cette double identité – algéroise et kabyle – l’essence de sa poésie. Fils d’une lignée marquée par les luttes pour la reconnaissance culturelle berbère, Tadjadit hérite d’une tradition de poètes résistants comme Si Mohand ou Lounis Aït Menguellet.

Dès l’adolescence, la passion de la poésie le happe. Passionné par l’histoire de la Révolution algérienne de 1954-1962, il discute avec les « anciens » de son village familial et s’imprègne de la poésie populaire. Il obtient un certificat d’études en poésie au Centre culturel d’Aïn Taya et enregistre certains de ses textes auprès de l’Office national des droits d’auteur et des droits voisins (ONDA). Comme tant de jeunes Algériens frappés par le chômage (taux officiel de 30 % chez les moins de 25 ans en 2016), Tadjadit tente l’émigration clandestine : en 2016, il gagne la Turquie où il travaille 19 mois dans une usine, avant une nouvelle tentative vers l’Europe via l’Ukraine. Ces expériences d’exil précoce alimentent ses premiers écrits, imprégnés de thèmes comme le déracinement, l’amour et la quête de dignité.

À son retour en Algérie, il exerce divers métiers précaires, notamment comme vendeur de fruits à Alger, un quotidien modeste qui le rapproche des réalités populaires. C’est dans cette vie ordinaire que sa plume commence à gratter les injustices : corruption endémique, népotisme et marginalisation des identités régionales, kabyle en particulier.

Ascension pendant le Hirak : la poésie comme arme pacifique

Le 22 février 2019 marque un tournant : le Hirak éclate en réponse à l’annonce d’un cinquième mandat pour Bouteflika, paralysé et absent. Tadjadit, alors âgé de 25 ans, rejoint les rues d’Alger avec un micro et des vers enflammés. Lors des marches du vendredi, il performe du slam poetry en darija, un style accessible et rythmé qui tranche avec la poésie élitiste. Ses strophes, comme « Ya el houkouma, intouma khabbatou el blad / Nous sommes le peuple, et le peuple ne plie pas », deviennent des slogans viraux, partagés sur Facebook et Instagram.

Surnommé « le poète du Hirak », il unit les voix arabes, kabyles et chaouies dans un appel à la « silmiya » (paix civile). Ses performances lors des manifestations massives – des centaines de milliers de personnes dans les rues – et ses posts en ligne le propulsent au rang de figure attachante, proche de la jeunesse. Il critique ouvertement le pouvoir militaire et appelle à un « État civil, pas militaire ». En 2020, il témoigne dans des interviews : « Le Hirak m’a donné l’espoir de vivre dignement dans mon pays. » Ses textes, diffusés en samizdat ou en ligne, explorent l’engagement pacifique, l’histoire oubliée et la résurrection des aspirations populaires.

Harcèlement judiciaire : une spirale d’emprisonnements depuis 2019

L’engagement de Tadjadit attire vite la répression. Dès le 14 novembre 2019, il est arrêté pour « atteinte à l’intérêt national » et condamné à 18 mois de prison ferme par le tribunal de Sidi M’Hamed, plus 100 000 dinars d’amende. Les preuves ? Des vidéos de ses slams appelant au retour du Hirak.

Libéré en juillet 2020 après réduction en appel, il est enlevé en août par des hommes en civil à Aïn Taya – un « kidnapping » dénoncé par le Pen Club français. Entre 2019 et 2025, il subit au moins neuf arrestations et six incarcérations, cumulant plus de 30 mois de détention. Les motifs varient : « incitation à l’attroupement », « atteinte à l’unité nationale », « outrage à une institution ». En janvier 2021, une nouvelle condamnation à un an avec sursis et interdiction d’expression publique.

Le régime de Tebboune, élu en décembre 2019 dans le sillage réprimé du Hirak, intensifie la traque. En novembre 2024, une grâce présidentielle le libère temporairement, mais il est réarrêté en janvier 2025. Le 11 novembre 2025, la cour criminelle d’Alger-Dar El Beïda le condamne à cinq ans ferme pour « apologie du terrorisme », « soutien à des organisations terroristes » et « propagation d’idées extrémistes » – basé sur des posts soutenant des causes internationales comme la reconnaissance du génocide arménien. Le parquet réclamait dix ans. Son avocate, Me Fetta Sadat, dénonce un « procès inique ».

Amnesty International, PEN America et vingt autres ONG qualifient ces accusations de « sans fondement », voyant dans son cas une violation flagrante de la liberté d’expression. En 2025, il est nominé pour le prix Freedom of Expression d’Index on Censorship, récompensant son combat contre la répression.

Engagement et héritage : une voix indomptable

Malgré les barreaux d’El Harrach, Tadjadit transforme ses cellules en ateliers poétiques. Ses recueils clandestins, comme Hirak de la plume, célèbrent l’unité nationale contre la division imposée. Il défie les services secrets (ex-DRS), la police et le « système de Tebboune », qu’il qualifie de « marionnette d’un pouvoir occulte ». « La poésie n’est pas un crime, c’est une lumière contre l’obscurité », déclare-t-il dans un message relayé par des soutiens.

Son parcours rejoint celui de militants comme Karim Tabbou ou Abdelkrim Zeghileche, mais sa jeunesse et sa verve en font un phare pour la Gen Z algérienne. Héritier des poètes résistants du Printemps berbère (1980) ou de la guerre d’indépendance, Tadjadit incarne une Algérie plurielle : kabyle d’âme, algéroise de cÅ“ur, militante de combat. Comme il l’écrit : « La prison est un poème inachevé / Et le peuple, son encre éternelle. »

Aujourd’hui, incarcéré depuis novembre 2025, Mohamed Tadjadit reste un appel à la vigilance internationale. Sa libération, exigée par des milliers de voix, pourrait marquer un tournant pour la démocratie en Algérie.