Dahmane El Harrachi

Dahmane El Harrachi, de son vrai nom Abderrahmane Amrani, est né le 7 juillet 1926 à El Biar, dans la périphérie d’Alger. D’origine chaouie (sa famille est originaire de Djellal, wilaya de Khenchela, dans les Aurès), il est le benjamin d’une fratrie de onze enfants. Son père, muezzin à la Grande Mosquée d’Alger, s’installe dans la capitale vers 1920. Après un passage à Belcourt (rue Marey), la famille pose définitivement ses valises dans le quartier populaire d’El Harrach, d’où viendra plus tard le célèbre nom de scène « El Harrachi ».

Orphelin de père très tôt, le jeune Abderrahmane grandit dans la modestie. Titulaire du certificat d’études, il enchaîne les petits métiers : cordonnier comme son père, puis receveur de tramway sur la ligne Maison-Carrée – Bab El Oued. Mais la musique l’attire irrésistiblement. À seize ans à peine, il maîtrise déjà le banjo et reprend le répertoire de son idole, Khelifa Belkacem (mort en 1951). Il accompagne ensuite les grands noms du chaâbi algérois des années 1940 : Hadj Ménouar, Cheikh El Baouni, Cheikh M’Hamed Bourahla, Abdelkader Ouchala… et surtout Cheikh El Hasnaoui, avec qui il nouera une amitié profonde.

En 1949, à 23 ans, il quitte l’Algérie pour la France, comme des centaines de milliers d’ouvriers maghrébins. Il passe par Lille, Marseille, puis s’installe définitivement à Paris : d’abord Barbès, ensuite Ménilmontant et Saint-Denis. Il vit de travaux pénibles (métallurgie, docker, employé à la RATP) et, le soir venu, devient la star des cafés maghrébins : le Café des Artistes (rue de Charonne), le Café de la Gare, le Café de l’Étoile… En 1952, il monte pour la première fois sur scène avec Cheikh El Hasnaoui à Paris.

C’est là, au cœur de l’immigration, que naît le « vrai » Dahmane El Harrachi. Il constate que le répertoire classique du melhoun, écrit entre le XVIe et le XIXe siècle, ne parle plus à ces ouvriers déracinés. Il décide alors de rompre avec la tradition : textes courts, langage populaire, thèmes nouveaux : l’exil, la solitude, le mal du pays, la vie d’usine, l’amour impossible, la droiture face à l’hypocrisie. Il modernise le chaâbi sans jamais le trahir, donne au banjo et au mandole un phrasé unique, une respiration qui n’appartient qu’à lui.

En 1956, pendant la guerre d’indépendance, il enregistre son premier 78 tours chez Pathé Marconi : Behdja bidha ma t’houl (« Alger la blanche ne perdra jamais son éclat »). Suivront environ cinq cents chansons, presque toutes composées par lui. Refusant les grandes maisons de disques, il reste indépendant, vivant au jour le jour, dépensant le soir ce qu’il a gagné le matin, même quand ses cachets dépassaient parfois ceux d’Oum Kalthoum.

En 1973, il sort Ya Rayah sur un simple 45 tours (face B). Le titre devient immédiatement l’hymne de l’immigration maghrébine en France. Personne n’imagine alors qu’un quart de siècle plus tard, Rachid Taha en fera un tube planétaire.

En 1974, il donne enfin son premier grand concert officiel en Algérie, à la salle Atlas d’Alger : triomphe total. Mais Dahmane reste fidèle à Paris, à ses cafés, à ses nuits blanches.

Le 31 août 1980, après une soirée dans un cabaret algérois, il dîne chez Sauveur, à la Madrague (Aïn Benian). Sur la corniche, sa voiture dérape. Il meurt sur le coup, à 54 ans. L’Algérie entière est en deuil. On l’enterre à Aïn Benian.

Aujourd’hui, Ya Rayah est devenu un symbole universel de l’exil et de la migration, repris dans toutes les langues, joué dans les stades, les mariages, les manifestations. Son fils Kamel El Harrachi perpétue fidèlement son répertoire depuis la France. Un téléfilm (Saha Dahmane, 1980) et un documentaire (Thaourate El Harrachi, 2014) lui ont été consacrés. Il a reçu à titre posthume l’Ahid de l’Ordre du Mérite National algérien.

Dahmane El Harrachi reste la voix rocailleuse, brute et déchirante de l’immigré maghrébin, celui qui a su dire avec une vérité bouleversante :

« يا رايح وين مسافر… تروح وتولي مهنّي
الوقت يفوت يا ولدي… والعمر قدامك »

Celui qui part, où vas-tu voyager… tu t’en vas et tu reviens fatigué
Le temps passe, mon fils… et la vie est devant toi.