Smaïl Azikkiw
Biographie de Smaïl Azikkiou, grand poète kabyle
Smaïl Azikkiou (également orthographié Smaïl Azikiw ou Ismaïl Azikkiou), né au XIXe siècle dans la tribu des Béni Zikki, située dans la région du Haut Sébaou en Kabylie (Algérie), est l’un des poètes-chanteurs les plus marquants de la tradition orale berbère. Issu d’une communauté rurale profondément ancrée dans les coutumes kabyles, il tire son nom de sa tribu d’origine, les Béni Zikki, et incarne la voix des opprimés sous la domination coloniale française. Bien que les détails précis sur sa date de naissance et sa vie personnelle restent flous – comme c’est souvent le cas pour les figures de la poésie orale kabyle –, on sait qu’il a vécu et créé durant la seconde moitié du XIXe siècle, une période de bouleversements majeurs pour le peuple kabyle. Il est mort à la fin du siècle, probablement vers la fin des années 1890, laissant derrière lui un répertoire poétique riche mais largement tombé dans l’oubli, en raison de l’absence de supports écrits et de la répression culturelle imposée par la colonisation.
Contexte historique et rôle social
Azikkiou émerge dans un contexte de résistance farouche. La Kabylie, région montagneuse et farouchement indépendante, subit l’occupation française depuis 1830, mais c’est l’insurrection de 1871, menée par Cheikh El Mokrani, qui marque un tournant tragique. Cette révolte, qui embrase la Grande Kabylie contre l’administration coloniale, est brutalement réprimée : exécutions sommaires, déportations massives en Nouvelle-Calédonie, destructions de villages et fermeture des zaouïas (écoles coraniques et centres culturels). Azikkiou, comme d’autres poètes tels que Si Mohand Ou M’Hand (1845-1906), devient le porte-parole de sa génération. À une époque dépourvue de médias modernes, ses chants oraux, transmis de bouche à oreille lors de rassemblements tribaux ou funéraires, servent de chronique vivante des souffrances collectives. Ils dénoncent l’arbitraire colonial, la corruption des institutions locales et la perte irrémédiable d’un mode de vie ancestral. Sa poésie, ancrée dans l’actualité brûlante, illustre la fonction éthique et politique de la tradition kabyle : éclairer le réel, clarifier les événements insolites et préserver la mémoire collective.
Œuvre et style poétique
Azikkiw disposait d’un répertoire abondant, mais seules quelques chansons ont été sauvées de l’oubli grâce à des collecteurs zélés. Ses textes ont été transcrits en caractères arabes par Mohamed Saïd Zekri, imam à la mosquée de Sidi Ramdane et professeur à la médersa d’Alger, avant d’être traduits en français et publiés par Jean-Dominique Luciani dans la Revue africaine (1899-1900) sous le titre Chansons kabyles de Smaïl Azikkiw. Ces publications, en trois livraisons, constituent la principale source accessible de son œuvre, bien que les traductions trahissent souvent la musicalité originale.
Ses poèmes, composés en kabyle (tamazight), se déploient en strophes rimées et rythmées, souvent en tercets ou quatrains, avec une symétrie remarquable : la même rime réapparaît systématiquement au troisième vers de chaque strophe, créant un effet hypnotique adapté à la récitation chantée. Azikkiou excelle dans le genre du taqsit (poème épique ou historique) et de l’asfrou (poème lyrique), mêlant indignation sociale, élégie et appel à la résistance. Ses thèmes récurrents – l’insurrection de 1871, la corruption des élites, la répression et la nostalgie des héros déportés – en font un témoin privilégié de la « stupeur et du désarroi » kabyle post-1871.
Parmi ses œuvres les plus emblématiques :
- L’Insurrection (9 strophes en tercets) : Un appel vibrant à la guerre sainte, évoquant les réunions tribales et la ruine de 1871. Extrait :
- 1871 fut l’année de notre ruine
- Elle nous brisa les reins
- Ô ma bouche ne cesse de chanter !
- Quand les bornes furent franchies
- On tint chaque jour des réunions
- Dans les tribus
- Venez à la guerre sainte ! Marchez !
- La Djemaâ (11 strophes) : Dénonciation de l’assemblée des douze (institution judiciaire et administrative kabyle, supprimée en 1880 pour cause de corruption). Le poète fustige les abus des notables, complices de l’occupant :
- Nous allons vous raconter, enfants
- L’histoire de l’assemblée des douze
- Dont le président est un coquin
- L’injustice a parcouru les tribus
- Les villages et les fermes
- Sans même respecter l’habitant de la hutte
- Ils convoitent les quelques figues d’une veuve
- Il n’y a plus de justice
- Leur marché est un lieu de déception.
- Les Juges (14 strophes) : Critique de la justice coloniale, qui remplace les djemaâ et favorise les riches colons au détriment des pauvres. Extrait :
- Nous traversons une époque fortunée
- Comme le peuple de Noé
- Nous craignons d’être engloutis par le déluge
- Quand la djemaâ fut supprimée et disparut
- Nous nous réjouîmes d’abord croyant
- Voir s’ouvrir une ère de tranquillité
- Le riche est considéré
- Le pauvre diable est méprisé
- Nul ne s’inquiète de lui
- Il revient blessé au cœur
- Seigneur ! Où ira-t-il désormais ?
- Il a été dépouillé au siège de la justice.
- À la mémoire de Mouloud Ou Qassi (21 strophes) : Éloge funèbre de Mohamed Ou Qassi (ou Amoqran), héros de 1871 déporté en Nouvelle-Calédonie et gracié en 1879. Le poète compare le défunt à un trésor précieux et retrace ses combats depuis Aïn Fassi jusqu’à Boudouaou.
- Hommage à Ali Ou Qassi (non précisée, mais similaire) : Pour un autre membre de la famille Qassi, déporté et gracié en 1893. Extrait :
- La nouvelle ne parvint un jour
- Allez maintenant, ô femmes, pleurez !
- Plus abondamment que la vigne
- Son départ fut pour tous un deuil
- Tu peux le pleurer, toi sa mère
- Et vous, chevaux sur lesquels on voyait
- Flotter son manteau
- Racontez aux prisonniers
- Qui sont bannis du pays que le voyage
- De Cayenne est terrible.
- Le Châtiment (18 strophes) : Plaidoyer contre la répression post-1871 – incendies, exécutions, fermetures de zaouïas. Azikkiou déplore la perte de la « lumière de la science » et nomme les martyrs comme les Moqrani, les Ouled Qassi et Ben Ali Chérif. Extrait :
- 1871 est une année maudite
- Où commencèrent les procès
- Elle est source de nos maux
- On nous a supprimé les cours
- Dans les zaouïas
- La lumière de la science s’y éteinte
- Il n’y a plus de lecteurs, ni d’étudiants
- Il a détruit nos maisons de refuge
- Les Moqrani et les Ouled Qassi
- Et Ben Ali Chérif, par Dieu ! fut bien éprouvé
- A partir de Béni Aïssi
- Jusqu’à Bendris
- On voit des choses bien étranges.
Ces chants, souvent accompagnés de mélodies traditionnelles, intègrent des références érudites, comme l’astronome Souci (Mohammed Bensaïd Benyahia, XIe siècle), soulignant l’ancrage culturel kabyle.
Héritage et postérité
Smaïl Azikkiou n’a pas écrit lui-même ; sa poésie, comme celle de ses contemporains, relevait de la tradition orale, transmise par des « rrwayes » ou imedyazen (chanteurs itinérants). Sa redécouverte au XXe siècle, via les travaux de Luciani et plus tard d’Yvonne Turin (Affrontements culturels dans l’Algérie coloniale), l’inscrit dans le canon de la littérature berbère. Il influence les poètes modernes comme Lounis Aït Menguellet ou Matoub Lounès, qui perpétuent la veine engagée. Aujourd’hui, Azikkiou symbolise la résilience kabyle : ses vers, bien que fragmentaires, rappellent que la poésie n’est pas un ornement, mais un outil de survie face à l’effacement culturel. En 2021, des études comme 1871 dans la poésie orale kabyle (revue Études françaises) soulignent son rôle dans la fixation de la « mémoire blessée » de la Kabylie. Son œuvre, traduite et analysée, continue d’inspirer les luttes pour la reconnaissance de la langue et de l’identité amazighe.
Sources:
- Luciani, Jean-Dominique. « Chansons kabyles de Smaïl Azikkiou », Revue africaine, t. XLIII, 1899, p. 17-33 (n° 232) et p. 142-171 (n° 233-234) ; et t. XLIV, 1900, p. 44-59 (n° 236).
- Note : Luciani a été un administrateur et linguiste qui a collecté et traduit plusieurs poèmes kabyles à la fin du XIXe siècle, les transcrivant à partir des textes en caractères arabes (arabographes) de Mohamed Saïd Zekri.
- Mammeri, Mouloud.Poèmes kabyles anciens. Paris : François Maspero/La Découverte, 1980 (réédition 2001).
- Bien que centré sur Si Mohand Ou M’Hand, Mammeri étudie l’évolution de la poésie kabyle et fait référence à Smaïl Azikkiou comme un poète de la résistance et du désarroi consécutifs à l’insurrection de 1871. Son analyse du rôle social des poètes (les imeddayzen) est fondamentale.
- Turin, Yvonne.Affrontements culturels dans l’Algérie coloniale : écoles, médecine, religion, 1830-1880. Paris : Maspero, 1971.
- Cet ouvrage, bien que ne traitant pas spécifiquement de la poésie, fournit un contexte socio-historique crucial sur la répression post-1871, la politique des bureaux arabes, et la suppression des djemaâs, événements que la poésie d’Azikkiou dénonce.
- Ould-Braham, O. « Si Mohand ou-Mhand, poète kabyle (XIXe siècle) : une biographie est-elle possible ? », Études et Documents Berbères, n° 19-20, 2002, p. 5-41.
- Cet article, bien que portant sur Si Mohand, discute de la difficulté à établir des biographies précises pour les poètes de tradition orale du XIXe siècle et mentionne Azikkiou comme un autre grand poète de cette période, souvent cité en parallèle.
- Guillaume, Isabelle (dir.).L’insurrection kabyle de 1871. Représentations, transmissions, enjeux identitaires en Algérie et en France, Études françaises, vol. 57, n° 1, 2021.
- Ce numéro de revue est entièrement dédié à l’événement qui est au cœur de l’œuvre d’Azikkiou. Il comprend des analyses sur la manière dont les poètes (dont Azikkiou) ont témoigné du désastre de 1871 et de ses conséquences dans l’imaginaire populaire.
Précisions Notables
- Contexte de la collecte : Le fait que les poèmes aient été transcrits en caractères arabes par un imam (Mohamed Saïd Zekri) avant d’être traduits par Luciani est essentiel. Cela souligne l’importance des lettrés arabophones locaux pour la préservation d’une œuvre orale en langue berbère (tamazight), à une époque où l’oralité était menacée par la politique coloniale.
- Les genres poétiques : Les termes taqsit (poème long, souvent épique/historique) et asfrou (poème plus court, souvent lyrique/élégiaque) sont les classifications traditionnelles pour ce type de poésie, confirmant la richesse de son répertoire.