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La peine de mort en Algérie, la justice n’est jamais à jour

En 2026, l’Algérie a décidé de briser un silence de trente-trois ans. Après des incendies meurtriers qui ont ravagé l’est du pays, le président Abdelmadjid Tebboune a ordonné, le 30 août 2026, la modification du Code pénal pour rétablir l’exécution de la peine de mort contre les pyromanes, avant d’étendre cette mesure aux auteurs d’enlèvements et de meurtres d’enfants . La consigne était claire : « Il y aura exécution » .

Ce n’est pas une simple mesure de politique pénale. C’est un révélateur. Celui d’un pays où la justice, souvent en retard sur les faits, tente de rattraper par le châtiment suprême ce que l’État n’a pas su prévenir.

Un moratoire enterré dans l’urgence

Depuis 1993, l’Algérie n’avait procédé à aucune exécution. Ce moratoire, jamais inscrit dans la loi mais respecté dans les faits, constituait une forme de retenue institutionnelle. Une retenue que d’aucuns jugeaient hypocrite, mais qui avait le mérite de la prudence : dans un système judiciaire imparfait, ne pas tuer laissait au moins ouverte la possibilité de réparer une erreur.

L’onde de choc des incendies de fin août 2026 a balayé cette prudence. Le président a donné quinze jours à son ministre de la Justice pour modifier le Code pénal . Le 6 septembre, le Conseil des ministres examinait déjà le projet . La vitesse de cette procédure contraste singulièrement avec la lenteur habituelle des réformes judiciaires. Elle dit quelque chose : quand la colère sociale est suffisamment forte, la justice peut être expéditive.

La division politique comme symptôme

Le rétablissement de la peine de mort a immédiatement fracturé la classe politique algérienne. D’un côté, le FLN et le RND, partis au pouvoir ou alliés, ont salué une décision « conforme à la religion musulmane » et nécessaire face à des « criminels qui ne méritent pas la liberté » . Le Front de la justice et du développement a été plus loin, qualifiant les opposants à la peine capitale d’« adversaires de la Charia » .

De l’autre, le Front des forces socialistes, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, le Parti des travailleurs et Jil Jadid ont exprimé leur opposition. Le RCD a annoncé que ses députés voteraient contre tout texte rétablissant la peine capitale, invoquant une « conviction ancienne et constante » . Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, a rappelé que les États américains pratiquant la peine de mort n’ont pas de taux de criminalité plus bas, et a mis en garde contre le risque d’erreurs judiciaires irréversibles .

Cette division n’est pas anecdotique. Elle traduit une fracture plus profonde : entre ceux qui conçoivent la justice comme un instrument de protection sociale et ceux qui la réduisent à un châtiment.

Le précédent qui devrait alerter

L’histoire récente de l’Algérie offre un exemple troublant de ce que peut produire une justice pénale emportée par l’émotion collective.

En août 2021, un homme, Djamel Ben Smail, avait été lynché à Larbaa Nath Irathen, en Kabylie, après avoir été faussement accusé d’être un pyromane. Dans les mois qui ont suivi, des dizaines de personnes ont été condamnées à mort pour ces violences . Amnesty International a documenté que les procès avaient été entachés d’irrégularités graves : au moins cinq accusés ont déclaré avoir été torturés, y compris par des décharges électriques et des simulacres de noyade, pour extorquer des aveux. Le tribunal n’a pas enquêté sur ces allégations . Pour au moins dix accusés condamnés à mort, les poursuites semblaient reposer uniquement sur leur affiliation politique présumée ou leurs liens avec le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, sans preuve de leur présence sur les lieux des faits. Quatre d’entre eux se trouvaient à l’étranger au moment des événements .

Amnesty International a qualifié ces condamnations de « parodie de justice » et a souligné que « l’imposition de la peine de mort à l’issue de procédures inéquitables rend cette peine arbitraire au regard du droit international » .

Ce précédent n’est pas une abstraction. Il est le contexte immédiat dans lequel l’Algérie envisage aujourd’hui de reprendre les exécutions. Il rappelle que la peine capitale, dans un système où les garanties procédurales sont fragiles, n’est pas seulement une sanction : c’est un risque.

L’illusion de la dissuasion

L’argument le plus souvent avancé en faveur de la peine de mort est celui de la dissuasion. La peur de mourir empêcherait de tuer. L’affirmation paraît frappée au coin du bon sens. Elle résiste mal à l’examen.

Comme le souligne un éditorialiste algérien dans les colonnes de La Nouvelle République, « le criminel ne consulte généralement pas le Code pénal avant de commettre son crime » . Les homicides surviennent le plus souvent dans des contextes où le calcul rationnel est altéré ou absent : accès de violence, conflits familiaux, jalousie, alcool, stupéfiants, effondrement psychique, impulsivité, règlements de comptes. Celui qui tue dans ces circonstances ne compare pas les mérites respectifs de vingt ans de prison, de la perpétuité et de l’échafaud.

Les données empiriques confirment cette intuition. Les États qui pratiquent la peine capitale n’ont pas éradiqué l’homicide. Ils n’ont pas démontré qu’ils obtenaient, grâce à elle, des résultats supérieurs aux sociétés abolitionnistes. Des pays continuent d’exécuter tandis que les crimes continuent d’être commis .

Le débat sur la dissuasion est en réalité un débat sur autre chose. Il est un débat sur la vengeance.

Le détournement de la colère

Il y a une mécanique politique bien connue que l’annonce algérienne illustre parfaitement. Face à une catastrophe — incendies meurtriers, enlèvements d’enfants —, la colère sociale cherche un exutoire. Et elle le trouve dans le criminel.

Comme l’analyse La Nouvelle République, « la revendication de la peine de mort constitue, dans certaines circonstances, un formidable détournement de la colère populaire » . Des populations frappées par le chômage, l’inflation, la précarité, la crise du logement ou la détérioration des services publics peuvent soudainement être mobilisées autour d’un fait divers. Pendant quelques jours, toutes les frustrations accumulées trouvent un objet. Le criminel devient le réceptacle de toutes les colères. On exige son exécution. Et pendant que l’État et la foule réclament la mort d’un homme, personne ne réclame des comptes au système qui aurait pu prévenir les incendies, aux négligences dans l’entretien des forêts, aux défaillances dans la protection de l’enfance .

C’est ce que Jil Jadid a tenté de pointer dans son communiqué : la répétition de ces catastrophes relève avant tout d’une « question de responsabilité publique et de gouvernance » . Punir les coupables ne dispense pas de comprendre ce qui aurait pu être évité. La question n’est pas de savoir si les pyromanes doivent être sanctionnés — ils le doivent — mais si l’exécution de quelques individus suffit à répondre à une crise qui est aussi, et peut-être d’abord, institutionnelle.

La justice comme miroir brisé

La décision algérienne intervient dans un contexte où le système judiciaire lui-même est régulièrement mis en cause. Des procès pour terrorisme où les accusations reposent sur des affiliations politiques présumées, des condamnations à mort prononcées après des procès inéquitables, des allégations de torture non enquêtées — ces réalités ne disparaissent pas parce qu’on décide soudain de passer à l’exécution.

Un État qui rétablit la peine capitale dans un système judiciaire défaillant ne rend pas la justice plus forte. Il rend l’erreur plus grave. Parce que la prison, elle, se répare. On peut libérer un innocent. On peut le réhabiliter. On peut l’indemniser. Une exécution, non.

C’est en cela que la question de la peine de mort est indissociable de celle de la qualité de la justice. Dans un pays où les garanties procédurales sont fragiles, où les aveux peuvent être obtenus sous la contrainte, où les enquêtes sont parfois bâclées, le châtiment suprême n’est pas seulement une sanction : c’est une loterie.

L’Algérie n’est pas un cas isolé. Dans une grande partie du monde en développement, la peine de mort persiste précisément là où les systèmes judiciaires sont les plus vulnérables aux pressions, aux erreurs et aux instrumentalisations politiques. Le lien n’est pas fortuit. La peine capitale est d’autant plus attirante que la justice est faible : elle offre une réponse simple à des problèmes complexes, une certitude factice là où le doute devrait prévaloir.

Le vrai choix

La question posée par l’Algérie n’est pas : faut-il punir les pyromanes et les assassins d’enfants ? La réponse est évidemment oui. La question est : un État dont le système judiciaire n’offre pas toutes les garanties de fiabilité peut-il s’arroger le droit de tuer ?

La réponse est non.

Non parce que la vie humaine serait sacrée au point qu’aucun crime ne mériterait la mort. Mais parce que la justice humaine est faillible. Parce que les erreurs existent, les témoignages peuvent être faux, les aveux extorqués, les enquêtes bâclées. Parce que la certitude judiciaire n’est jamais absolue. Et parce qu’une fois la sentence exécutée, il n’y a plus de recours.

L’Algérie a connu, pendant trente-trois ans, une forme de sagesse institutionnelle : celle qui consiste à reconnaître que l’État peut se tromper. C’est cette sagesse qui est aujourd’hui menacée. Pas par les pyromanes, pas par les criminels, mais par la tentation de croire qu’un pays peut rattraper ses retards judiciaires en tuant.

La justice n’est jamais à jour. Elle avance, recule, se corrige. Elle est lente parce qu’elle est humaine. Mais la mort, elle, est irréversible. Et c’est précisément pourquoi elle ne devrait jamais être administrée au nom d’une justice qui reconnaît sa propre faillibilité.

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